Sans avoir la force de
La Mauvaise Education ni la capacité à troubler de films comme le Souffle au cœur de Louis Malle ou
Mon fils à moi,
Doute ne parvient pas élever sa forme au niveau de son propos et le ramène sans parvenir à le transcender, aux seules intersections de son scénario. Ainsi, malgré la force de son sujet, sa belle reconstitution de l’époque et la relative liberté laissée aux acteurs,
Doute s’enferre dans son absence de caractère cinématographique. Ruinant les espoirs placés en lui et manquant singulièrement de cinéma, le deuxième film de John Patrick Shanley déçoit donc grandement.

A la suite de l’affaire des prêtres américains pédophiles et dans la lignée d’une pièce de théâtre à succès,
Doute inscrit à l’écran, la possibilité de l’inacceptable au centre d’un récit opposant le Père Flynn et Sœur Aloysius, joués respectivement par Philip Seymour Hoffman et Meryl Streep. L’attelage ainsi réuni et prometteur à l’excès, suscite dès lors une évidente impatience, entre drame psychologique et film de mœurs.
Une adaptation édifiante qui ne convainc pas
Doute est l’adaptation signée par John Patrick Shanley, de sa pièce,
Doubt: A Parable, qui connut un certain succès à Broadway et qui remporta le Prix Pulitzer en 2005. Racontant en 1964, la confrontation entre le Père d’une paroisse du Bronx et la directrice de l’école catholique où il exerce,
Doute met au jour les relations inavouables de ce dernier avec un jeune élève noir, tout juste entré dans la vénérable institution. Or, bien vite et sous l’effet des soupçons de Sœur Aloysius, les non-dits commencent à être levés. Ainsi, entre homosexualité, tendresse coupable, paranoïa et pédophilie avérée, se met en place un écheveau de thèmes tous aussi forts que passionnants, au cœur d’une école à la rigidité écrasante: l’intégration des minorités, la question du célibat et de l’abstinence du clergé, la rigueur de l’éducation catholique traditionnelle, le rôle du mensonge dans l’avènement de la vérité et dans sa relation à la doctrine chrétienne, le rapport honteux à l’homosexualité des jeunes, la question de la réussite dans le système américain et celle des modes de vie et des mœurs des uns et des autres.

Posé d’une si complexe manière,
Doute préfigurait donc le sujet fort et dense que présuppose tout grand film, d’autant plus qu’à l’écran, se croisent deux immenses acteurs, Meryl Streep et Philip Seymour Hoffman, entourés de seconds rôles efficaces (Amy Adams, Viola Davis). Hélas, bien vite et malgré une telle matière et de si prometteuses intentions, c’est la déception qui point.
La trajectoire du doute et de la rumeur
Déroulant au cœur de son film, le primat de l’intime conviction et le règne d’une suspicion portée par l’expérience, le néo-cinéaste décide donc d’installer en moteur de son action et acteur de cette dernière, la figure de la Sœur acariâtre et revêche interprétée par Meryl Streep. Ainsi, apprécie-t-on cette femme dure, ancienne épouse, qui use pour arriver à ses fins de stratagème et de mensonges, digne d’un enquêteur. Or, si la tentative est louable et si l’humanisation progressive de cette figure sert le propos, la conviction est moindre quant à ce qui met l’ensemble en scène et en images. En effet, le film peine à sortir d’une certaine raideur et d’une rigidité manifeste qui opèrent toutes deux, comme un carcan et enlèvent au film, son dynamisme. Pour ne pas dire qu’elles l’ankylosent. Et ce n’est pas ici une intention de cinéaste adaptant pour plus de sens, son filmage à son propos, ou alors si intention il y a, elle s’avère contre-productive et annihile tout ce qui pourrait rendre le récit plus captivant.

De même, sent-on malheureusement l’influence néfaste du théâtre, de sa fixité et de ses possibilités limitées pour le grand écran et cela à chaque plan. En effet, les cadrages sont le plus souvent utilitaires ou fonctionnelles et lorsqu’il s’essaie à refléter un semblant d’esthétique et de rapport de force, ils témoignent d’une rare naïveté, voire d’une inutilité dans ce qu’ils doivent faire émerger, surgir ou ressortir. Ainsi, n’a-t-on droit qu’à de vains « coups de théâtre » mis en scène de manière tellement appuyée que l’on peine à y croire. La pluie implacable sur des fenêtres ouvertes ou le jeu sur les positions des acteurs et leur déférence lors des scènes d’affrontement ne jouent ni sur les codes ou les figures du genre. Ils en déploient au contraire une vision affadie, caricaturée, dans le meilleur des cas, fonctionnelle, dans le pire, proche du saugrenu.
Un manque criant de cinéma
Ainsi, malgré la force de son sujet, la belle reconstitution de l’époque et la relative liberté laissée aux acteurs – peut-on parler d’une direction trop lâche ? -,
Doute s’enferre dans son absence de caractère cinématographique et ruine tous les espoirs placés en lui. En effet, le film psychologique est vite désamorcé par le twist opéré par Sœur James, la confidente des deux protagonistes principaux, et son scepticisme bon teint confondant volontiers compassion et aveuglement salvateur. De même, l’histoire à l’écran ne ménage nulle véritable surprise à son spectateur et tend davantage à en rajouter dans le pathos. A des fins critiques, certes, mais plus sûrement pour contenir les attentes de tous. Quant au climax dramatique entre le Père Flynn et Sœur Aloysius, s’il fonctionne comme prévu, il reste l’un des rares moments de satisfaction du film et n’est pas suivi de conséquences – tout reprenant son juste cours.

Sans avoir la force de La Mauvaise Education ni la capacité à troubler de films comme le Souffle au cœur de Louis Malle ou Mon fils à moi, Doute ne parvient pas élever sa forme au niveau de son propos et le ramène sans parvenir à le transcender, aux seules intersections de son scénario. Manquant singulièrement de cinéma, le deuxième film de John Patrick Shanley déçoit donc grandement. Et c’est empli de regrets qu’on affirme hélas, qu’on ne peut en douter.