Avec son excellent polar décalé
Sur la Trace du Serpent, le réalisateur Lee Myung-Se avait reçu le Lotus d'Or du Meilleur Film au Festival du Film Asiatique de Deauville 2000, en plus de remporter un succès critique et public dans son pays. A présent, il change radicalement de décor et nous projette plus de trois siècles en arrière avec
Duelist. Sur fond d'arts martiaux,
Duelist est un drame romantique surprenant, envoûtant, doublé d'une expérience sensorielle étonnante.
DUELISTUn film de Lee Myung-Se
Avec Ha Jiwon, Kang Dong-Won, Ahn Sung-Ki, Song Young-Chang
Durée : 1h51
Sortie le 17 mai 2006Corée, 17e siècle. La jeune Namsoon fait partie des Damo, des femmes au service de l'aristocratie et investies d'un pouvoir de détective. Aux côtés d'un lieutenant de police, elle est à la poursuite de Sad Eyes (Kang Dong-Won), un voleur et un tueur aussi insaisissable que séduisant... Adapté de
Damo Nam-Soon, manwha (équivalent coréen du manga) de Bang Hak-Gi très populaire en Corée du Sud,
Duelist se déroule à l'époque de la Dynastie Chosun. Il n'est cependant guère nécessaire d'avoir des connaissances très poussées en Histoire de la Corée pour comprendre l'univers de
Duelist, qui à l'instar de celui d'un
Bichunmoo (Kim Yeong-Joon) relève plus du fantasme que de la reconstitution rigoureuse. Lee Myung-Se ne juge d'ailleurs pas nécessaire d'expliciter le contexte dans lequel se déroule l'action, et le premier quart d'heure du métrage semble animé par un certain désordre, en plus de donner l'impression que l'on débarque au beau milieu d'un moment capital dont on ne comprend guère les tenants et les aboutissants. Une jeune fille, un policier à la recherche d'un bandit, une multitude de commerçants et de passants, et surtout un homme caché derrière un masque de gobelin, tels sont les acteurs de la scène d'ouverture, qui bascule rapidement dans une confusion déroutante et burlesque. Et au milieu des gesticulations dont certaines sont filmées au ralenti – ce qui n'est pas sans rappeler le fameux plan de
Sur la Trace du Serpent où les policiers en panique cherchent leur arme dans l'appartement – un homme et une femme échangent un regard. A partir de la poursuite qui s'ensuit, on comprend que l'intrigue policière de
Duelist n'est qu'un support pour l'histoire d'amour qui est véritablement placée au cœur du film – plus que cela, la romance fait le film.
Rarement une œuvre cinématographique aura autant fusionné l'univers visuel et sonore avec la narration. Chaque plan jouit d'un équilibre irréprochable des couleurs et d'une utilisation des noirs – car il s'agit bien de noirs et pas uniquement de zones d'ombre – particulièrement judicieuse, avec un sens de la composition d'ensemble qui relève de l'art pictural. Sauf qu'ici, les peintures sont animées. Ainsi dans les scènes d'action, le plaisir des yeux ne s'explique pas uniquement par les qualités purement graphiques, certes sidérantes, mais aussi par l'extraordinaire beauté des mouvements, qu'ils soient individuels ou collectifs. A l'image d'un Tsui Hark (
Seven Swords) dans ses œuvres les plus abouties esthétiquement, Lee Myung-Se exploite les corps, les éléments du décor ou même le moindre froissement de vêtement pour raconter son histoire, n'hésitant pas à occulter les dialogues pour laisser parler les sons, dont le mixage bénéficie d'un réel soin, ou encore la musique, qui part dans des envolées lyriques bienvenues. Les arts martiaux n'ont pas uniquement valeur de style de combat et procèdent davantage de la danse – des mouvements évoquant le tango ont été joliment intégrés – ou de l'expression corporelle, exprimant les émotions et la séduction qui s'exerce entre les deux protagonistes. Les scènes martiales jouent le même rôle que les scènes chantées dans une comédie musicale, et
Duelist frôle plus d'une fois le ballet filmé. La séquence du combat dans la ruelle, sans doute l'une des plus belles du film, explicite clairement les intentions de l'auteur à travers l'ambiguïté des corps à corps, les échanges sulfureux de regards, le bruit entêtant des respirations, et bien entendu le crescendo qui marque cet affrontement sensuel.
Le directeur de la photographie Ki S. Hwang, qui réalisait déjà un travail remarquable sur
Friend (Kwak Kyung-Taek), s'emploie à magnifier le plus possible les textures mais aussi les visages des acteurs, grâce au miracle de la technique d'étalonnage 4K. Le résultat est plus que convaincant, d'autant que le réalisateur se révèle lui aussi très inspiré par ses sujets. Si l'actrice Ha Jiwon, vue dans l'horrifique
Phone (Ahn Byung-Ki), fait tout pour s'enlaidir en grimaçant et en affichant des poses vulgaires – ce qui la rend plus sympathique qu'autre chose – elle se voit accompagnée d'un partenaire masculin proprement sublime en la personne de Kang Dong-Won. Mis en valeur par ses costumes fluides et sombres en accord avec la nature du mystérieux voleur, l'acteur ne se contente pas de jouer de son beau visage enfantin mais insuffle à Sad Eyes une mélancolie et une prestance captivantes, digne des personnages de manwhas ou de mangas les plus charismatiques. Pour compléter ce casting de charme, le légendaire et vétéran Ahn Sung-Ki (
Sur la Trace du Serpent,
Silmido) apporte son humour sans jamais surjouer ou plomber la crédibilité du récit.
L'intrigue policière qui sert de toile de fond à
Duelist manque peut-être légèrement de consistance, mais peu importe puisque l'évolution dramatique est résolument centrée sur les affrontements martiaux à connotation érotique. Choc esthétique saisissant, expérience à la fois singulière et envoûtante,
Duelist est l'une des transpositions de manwhas / mangas les plus réussies à ce jour. En explorant un registre différent de celui de
Sur la Trace du Serpent, Lee Myung-Se continue d'enrichir son univers coloré et affirme plus que jamais son style personnel. Un artiste décidément à suivre.