Décembre est décidément un mois particulièrement riche et fructueux pour tous les cinéphiles cette année. En effet, si les dernières semaines nous ont toutes livré nombre de bons voire d’excellents films qu’ils soient signés par des maîtres, (De Palma, Verhoeven, Aronokski ou Scorsese) ou par d’autres cinéastes méconnus (De Ponfilly, Nacer Khémir…), force est de constater que la qualité est la marque première de ce mois de fin d’année et que les hésitations devant les salles ne devraient pas manquer.
Donc plus que ce riche mois cinéphilique, notre plaisir n’est nullement boudé d’enfin voir ressortir au cinéma deux films parmi les plus marquants des années 1970. De fait, ce sont deux incroyables chefs d’œuvre de transgression, deux ouvrages de pur cinéma qui arrivent les 13 et 27 décembre avec
El Topo et
La Montagne Sacrée, tous deux sont signés du réalisateur de
Santa Sangre, Alejandro Jodorowski.
Si une société mesure la liberté d’expression qu’elle promeut à la qualité de son discours sur le monde ainsi qu’aux films que son temps produit, alors on peut dire par simple comparaison, la faiblesse de notre époque et le côté éminemment radical et excessivement créatif des films d’Alejandro Jodorowski.
Parmi ses derniers,
El Topo et
La Montagne Sacrée font plus que marquer et seront une fois vus, impossibles à oublier. En effet, si l’on mesure la qualité d’un cinéma au nombre d’idées qu’il développe par plan et séquence, si l’on estime ce que vaut un métrage à la mise en crise politique de sa forme et de son sujet, alors incontestablement ces deux films d’Alejandro Jodorowski sont enclins à devenir de véritables et incontournables classiques.
EL TOPOUn film d’Alejandro Jodorowski, 1970
Avec Alexandro Jodorowski, Mara Lorenzio, David Silva
Durée : 2h05
Sortie le 13 décembre 2006Hors-la-loi et pistolero hors pair,
El Topo défie pour l'amour d'une femme et par envie de devenir le meilleur dans son art, les Quatre Maîtres du Désert. Ainsi, après les avoir vaincus un à un, il verra sa conscience s'élever jusqu'à ce que sa femme, celle pour qui il a tant tenté, le trahisse. Sa nouvelle vie d'homme saint commencera alors et
El Topo choisira dans sa rédemption, de s'engager à libérer une communauté de parias par la démesure d’efforts sans cesse répétés.
La chance nous est donnée de revoir ou découvrir en salles l’un des rares films d’Alejandro Jodorowski,
El Topo, bloqué jusqu’alors pour d’obscures raisons de droit. Ressorti à l’occasion de Cannes Classics en copie restaurée, il faut saluer l’initiative tant se voir offrir un tel objet filmique est un divin émerveillement. Prodige accompli d’une beauté maléfique et envoûtante, ce métrage devenu classique est au travers des deux volets qu’il propose, autant un parcours qu’une incarnation par l’image de la transgression et de l’accomplissement de soi. Datant de 1970, cette œuvre a d’ailleurs amplement la qualité suffisante pour vous offrir une expérience cinématographique en tous points exceptionnelle et à peine vieillie malgré ses trente six années passées.
El Topo a le charme vénéneux des seventies, celui des libertés conquises et affirmées jusqu’aux extrêmes. Et en dépit de risques avoués et assumés, l’outrance et l’insuccès, son mérite reste qu’il n’a de cesse de toujours proposer, d’oser. En effet, il recèle dans chacun de ses instants, mille et une audaces de mise en scène pour finalement réussir le tour de force de fomenter et de véhiculer une idée rebutante et originale, géniale et insensée dans chacune de ses images, et obtenir de fait une folie inconcevable et inédite dans chacun de ses plans, explorant pour l’oeil des horizons que l’on s’interdirait même d’aborder, voire d’approcher encore de nos jours.
Autant l’avouer, le film ne plaira pas à tout le monde au regard des frontières communément admises aujourd’hui mais il séduira définitivement les cinéphiles qui se laisseront emporter par sa fascination nébuleuse. Parce qu’il dynamite normes, codes et convenances, tout en le faisant avec philosophie et force poésie,
El Topo entreprend tant et tellement, là où trop de films ne tentent même plus, qu’il ne peut laisser tranquille et surtout indifférent.
El Topo est un film unique, remuant, mystique et quasi hypnotique, autant récit d’un apprentissage de soi que narration d’une trajectoire spirituelle et humaniste. Mais plus encore, c’est une véritable œuvre politique par son approche excessivement critique et dénonciatrice des totalitarismes de son époque ou par sa faculté à anticiper les sociétés exagérément consensuelles qui vont en naître. Disséquant tout par le truchement du miroir de son personnage, élevé au rang des grandes figures illuminées et prophétiques,
El Topo examine et fait jaillir la boue des faux semblants, celle que la morale impose au jugement public en opposant notamment l’apparence de la normalité à l’inconfort de la difformité et des différences dans toutes leurs radicalités. Ainsi, alors que tout est vice, corruption et adulation primitive, Alejandro Jodorowski travaille sans fard le social et le politique. Par l’histoire d’
El Topo et le conte des péripéties d’une Cité malsaine et maudite, véritable Polis emblématique et métaphorique, tout ce qui a trait à l’humanité, à ses dissimulations et à ses brutales catharsis, jaillit et le métrage se retrouve à impressionner l’ensemble des travers et tares véritablement révélées. Mais plus, encore, là où
El Topo fonctionne à plein et saisit, c’est par ses dimensions esthétique et syncrétique qui ne cessent de flirter avec la démence et l’excessif.
Ainsi, travaillé par d’incessants questionnements psychanalytiques portant notamment sur les rapports humains et le problème de l’incarnation,
El Topo mêle dans la pure tradition du western, des représentations bouddhiques et christiques auxquelles seraient alliées entre autres compositions de la peinture religieuse classique, des figurations plus expressionnistes de corps broyés, mutilés digne du
Freaks de Browning mais aussi nombre de symboles chtoniens dignes de peupler les plus obscures fantaisies. Si l’on n’oublie pas l’immanquable Saturne dévorant de Goya, le tout s’assemble ainsi dans une invraisemblable cohérence pour former un maelstrom aussi fantastique et extatique qu’inoubliable. D’
El Topo, on sort ébahi, retourné, admiratif, dans l’état inexplicable et jouissif d’hébétude presque totale qui suit toujours les films qui marquent.
En définitive, sortir de ce film signifie pour ceux qui s’y aventureront, accepter d’être irrémédiablement hanté, reconnaître à la pellicule le droit d’avoir été ainsi chahuté par ce qu’est le vrai cinéma et sa magie. Avec
El Topo, votre pupille impressionnée bien au-delà de la persistance rétinienne classique, conservera longtemps le souvenir indélébilement marqué de ce traumatisme esthétique et filmique. Et cela malgré tous ses excès qui ne vont pas sans pose, longueurs ni pesanteurs.
LA MONTAGNE SACREEUn film d’Alejandro Jodorowsky, 1973
Avec Alexandro Jodorowsky, Horacio Salinas, Ramona Saunders
Durée : 1h56
Sortie le 27 décembre 2006Après une série de procès et de tribulations, un voleur vagabond à l’allure christique rencontre un maître spirituel qui lui présente sept personnages riches et puissants, représentant chacun une planète du système solaire. Ensemble, ils entreprennent un pèlerinage vers la Montagne Sacrée afin d'en déloger les dieux qui y demeurent et atteindre finalement l'immortalité.
A la suite d’
El Topo et grâce à une restauration d’égale qualité, nous arrive en salles une fois Noël passé, l’un des meilleurs films d’Alejandro Jodorowski,
La Montagne Sacrée. Présenté Hors Compétition au Festival de Cannes en 1973 et comme son devancier à Cannes Classics cette année, ce dernier a le mérite d’être plus maîtrisé dans sa forme et plus essentiel encore dans son expression. Ici, l’audace atteint effectivement des sommets de radicalités et touche à l’épure conceptuelle avec une puissance symbolique inouïe. Quiconque en sortira ne pourra ainsi plus nier la faculté du cinéma à produire du mythe, de l’épopée et un regard critique sur le monde tout en demeurant conscient et ironique de lui-même, de ses limites et possibilités.
«
Avec La Montagne sacrée, j'ai essayé de faire un film qui aurait la profondeur d'un Evangile ou d'un texte bouddhiste. […]
J'ai voulu rompre avec tous les codes du cinéma industriel. Pas d'acteurs connus, pas d'histoire construite comme un conte, pas d'effets spéciaux, pas de dialogues théâtraux... »
A. Jodorowski La Montagne Sacrée, métrage du dépouillement et du rêve brisé, est un film du dépassement, de la négation de soi et en somme de tout ce qu’il est nécessaire de faire pour obtenir l’accession à cette illusion immémoriale de l’humanité, l’éternité. Mais plus encore,
La Montana Sagrada de son titre original est un formidable outil à fabriquer de la critique politique et à faire exploser de l’intérieur, l’aura factice des mystiques en démontant par la démonstration toute la mécanique de la croyance et de la conviction, qu’elle soit religieuse et plus évidemment sectaire. D’ailleurs, ce film propose plus que les dehors d’une quête initiatique et mystique, offerte à nombre de personnages volontairement décidés à accéder à la vie sans trépas, explorant des sphères filmiques trop rarement abordées. En effet, Alejandro Jodorowski, le réalisateur de
Santa Sangre expose avec chacun les faces les plus sombres et extrêmes de l’idée qu’il se fait des sociétés de consommation et de domination, qu’elles soient machiste et sexiste, religieuse et fasciste, artistique ou technique. Ainsi, produit-il un tableau dont la profusion esthétique et la richesse thématique et figurative n’ont d’égal que la folie dénonciatrice et politique. Et il ne s’arrête pas là car
La Montagne Sacrée du haut de ses presque deux heures fait avant tout l’éloge de l’histoire, celle que l’on raconte, celle que l’on veut et désire croire, rendant ainsi un hommage appuyé aux possibilités du cinéma. De fait, un tel choix n’a rien d’anodin car sa fin l’appuiera autant et proposera d’elle-même, une relecture ironique et distanciée de ce qu’elle avait énoncée, avant de rompre la sacro-sainte illusion filmique.
Si avec
El Topo, on pouvait s’avérer séduit et admiratif, on sort de
La Montagne Sacrée encore plus assuré du talent de ce créateur iconoclaste et transgressif qu’est le cinéaste auteur du
Voleur d’Arc en Ciel et l’on ne peut que regretter que ce dernier n’ait pas plus tourné. On ne saurait donc que vivement conseiller d’aller voir en salles,
La Montagne Sacrée et de faire précéder cette séance d’
El Topo ressorti deux semaines auparavant.