Projet alléchant à plus d’un titre,
Enfances part d’un désir du réalisateur et scénariste Yan Le Gal de mettre en scène une anecdote de jeunesse liant Charlie Chaplin et John Houston. Mais alors qu’il travaillait sur ce projet qui ne verra finalement jamais le jour à cause de soucis logistiques, le concept lui, est resté, tandis que pendant ses recherches, le réalisateur est tombé sur de nombreuses anecdotes du même acabit, mines d’or quand il s’agit de fouiller dans les racines de grands metteurs en scène et d’analyser leur futur travail. Porté à l’écran par de jeunes réalisateurs, le projet a alors pris vie sous la forme d’une œuvre qui est bien plus qu’un simple ensemble de courts métrages.

Difficile pour un réalisateur ou un cinéphile de dire aujourd’hui qu’il n’a pas été influencé d’une manière ou d’une autre par un de ces six maîtres de l’image dont l’œuvre fait aujourd’hui école de part le monde. Portant individuellement en eux les racines d’un genre particulier, chacun a apporté sa pierre à un édifice qui leur doit aujourd’hui beaucoup. Autant dire que fouiller leur passé est à ce titre un exercice au potentiel ouvertement passionnant. Afin de s’acquitter de la tache, Yan Le Gal s’est chargé de retrouver et de sélectionner six anecdotes bien représentatives, afin non seulement d’analyser, mais également de rendre hommage de manière thématique à ces réalisateurs d’exception.
C’est ainsi qu’à travers six courts métrages et six visions différentes,
Enfances va s’interroger sur les racines d’évènements forts relatifs à ces maîtres intemporels. Le jeune Fritz Lang fait alors face à l’antisémitisme grandissant de l’Autriche du début du siècle, Jean Renoir découvre les beautés d’une forêt tout en réalisant certaines valeurs humaines via un ami éphémère alors qu’Ingmar Bergman fait face à la naissance perturbante d’une jeune sœur. Autant de points de départ donnant lieu à de belles histoires au lyrisme convaincu, tandis que la réalisation tente de retranscrire visuellement une partie de l’imagerie des auteurs qu’elle analyse. Alfred Hitchcock se retrouve ainsi dans un récit en Noir et Blanc, perdu dans un manoir lors d’un soir d’orage alors que la tension pesante d’une atmosphère lugubre et étouffante survole le récit. Jacques Tati quant à lui est mis en scène tel un grand dadet sortant au propre comme au figuré d’un cadre scolaire inadéquat, le poussant à aller traîner sa bonhomie et son flegme déjà légendaire à la recherche d’un ailleurs décalé.

Bien que l’œuvre débute par ses deux segments les plus faibles (celui sur Fritz Lang réalisé par le Gal cherche ses marques, alors que la partie consacrée à Orson Welles prouve qu’Isild le Besco n’a ici rien à dire), elle décolle et trouve ensuite rapidement une vitesse de croisière enivrante qui transporte le spectateur d’hilarité (Tati par Joanna Hadjithomas et Khalil Joreige qui ont saisi l’humour teinté de poésie de leur héros) en frayeur (le passage très dense sur Hitchcock), en passant par la nostalgie et un sentiment d’humanité impalpable et insaisissable à la fois magnifique et prometteur (les brillants segments consacrés à Renoir et Bergman). Un spectre d’émotion très large et varié, qui permet au film non pas de proposer une galerie simplement énumérative, mais un panel complémentaire tandis que chaque genre, chaque notion abordée est une facette de l’être humain d’aujourd’hui.
Entre le drame humain, les préoccupations politiques, sociales ou artistiques d’une enfance où tout se joue, chacun se voit confronté à des instants qui vont leur permettre de grandir d’un coup tandis que la situation et le souci de reconstitution historique, rendu ici avec humilité et sobriété, permettent de replacer les histoires dans un contexte qui leur apporte une densité salvatrice. A la fois hommage, exercice de style et psychanalyse autant enfantine que visuelle,
Enfances est au final un patchwork réjouissant d’époques et d’ambiances qui permet à la majorité de ses auteurs de marquer d’une pierre blanche une carrière prometteuse tout en saluant le travail de ceux sans qui le septième art aurait une autre forme aujourd’hui.