La franchise
Fast and Furious s'est imposée en deux films comme la référence ultime des amateurs de courses de voitures testostéronées sur grand écran.
Fast and Furious premier du nom ne faisait pas dans la dentelle mais parvenait à entretenir un certain fun grâce à des courses mises en scène de manière spectaculaire et novatrice, ainsi qu'à la présence assez charismatique de Vin Diesel dont le personnage était d'ailleurs le seul à tirer son épingle du jeu. En revanche, malgré un prologue très sympathique (disponible sur les DVD des deux films) et une scène d'ouverture franchement réussie au cours de laquelle Paul Walker rétamait tous ses adversaires au volant d'une superbe Nissan Skyline,
2 Fast 2 Furious mettait à rude épreuve la résistance psychologique du spectateur de par sa nullité abyssale, et ce en dépit d'un budget plus confortable. L'enthousiasme pour un troisième opus de la saga s'était donc méchamment refroidi, même parmi les adeptes du genre. Pourtant, si
Fast and Furious : Tokyo Drift présente les mêmes inévitables défauts que ses prédécesseurs (une certaine grossièreté maison), le film de Justin Lin crée la surprise en s'imposant, et de loin, comme le plus réussi des trois. A tous les niveaux.
FAST AND FURIOUS : TOKYO DRIFTUn film de Justin Lin
Avec Lucas Black, Bow Wow, Nathalie Kelley, Brian Tee, Sung Kang, Sonny Chiba
Durée : 1h44
Sortie le : 19 juillet 2006Ado à problèmes, Sean Boswell se fait une fois de plus arrêter par la police à l'issue d'une course de voitures illégale qui tourne mal. Le choix qui s'offre à lui est simple : soit il va en prison, avec le risque d'être jugé en majeur, soit il part au Japon rejoindre son père. C'est la deuxième option que sa mère retient, idée qui n'enchante guère Sean, surtout lorsqu'une fois sur place, son père lui interdit d'approcher de près ou de loin une voiture. Mais c'est compter sans les nouvelles rencontres que va faire le jeune homme au lycée, et notamment Twinkie qui va l'introduire en moins de temps qu'il ne faut pour le dire au monde merveilleux des drifters japonais…Lorsque l'on entame la projection d'un épisode de
Fast and Furious, il faut s'attendre à ce que certains codes soient respectés à la lettre, le maître mot de la saga n'étant de toute évidence pas le raffinement. Ainsi, il semble que l'on ne puisse éviter un sexisme rampant que l'on cherche à nous faire passer comme inhérent à la décharge d'adrénaline qui va suivre, comme si la virilité des pilotes ne pouvait s'exprimer que corrélativement à la dégradation du sexe opposé. Le pire exemple en demeure ces virées régulières auxquelles se livrent les protagonistes dans des boîtes de strip-tease et autres soirées "spéciales" remplies de nymphettes, ou encore le fait que certains personnages ne puissent se déplacer au quotidien sans au moins deux ou trois filles accrochées à leurs bras telles des animaux de compagnie. Rien de surprenant quand on connaît l'esprit des films, même si cette tendance primaire s'était vue fortement renforcer avec
2 Fast 2 Furious, véritable concentré de vulgarité à lui tout seul.
Fast and Furious : Tokyo Drift n'échappe pas à la règle, chose incompréhensible d'un point de vue marketing puisque ce parti-pris contribuerait plutôt à réduire le public potentiel du film qu'à l'ouvrir à ceux (et surtout celles) qui seraient par ailleurs en mesure d'en apprécier les indéniables qualités.
L'autre objet d'agacement (moins ennuyeux, certes) concerne la musique. Les deux premiers
Fast and Furious disposaient déjà de bande-sons parmi les plus intolérables qui soient, à grand renfort de gansta rap immonde et autres joyeusetés. Là encore, mis à part un titre plutôt correct en ouverture, les oreilles en prennent un sacré coup et cela est d'autant plus regrettable qu'il y a moyen de faire monter la pression avec une musique rythmée sans agresser systématiquement le spectateur. Tout ceci, donc, ne dépaysera pas les fans et contribuera à tenir éloignés les détracteurs. Heureusement,
Fast and Furious : Tokyo Drift ne se résume pas à ces tics prévisibles et a le bon goût d'avancer de bons points là où on ne les attendait pas forcément.
Aussi incroyable que cela puisse paraître, la qualité la plus inattendue de
Fast and Furious : Tokyo Drift réside dans son casting. Paul Walker était bien gentil mais manquait cruellement de présence et s'avérait incapable de porter le deuxième film sur ses épaules (ne parlons même pas de sa co-star affligeante), après que Vin Diesel eut déserté l'aventure. Lucas Black reprend le flambeau dans le rôle du nouveau venu Sean Boswell et, par miracle, s'acquitte bigrement bien de cette lourde tâche. Énergique, naturel et charismatique, ce jeune acteur de vingt-quatre ans (vu dans
Jarhead) suscite une sympathie immédiate qui contribue grandement à la bonne tenue de cet opus, en particulier lorsqu'il doit jouer le dépaysement devant les mœurs tokyoïtes (le côté
Lost in Translation du film, tout brièvement esquissé qu'il soit, est un pur régal).
Le rajeunissement du héros confère d'ailleurs au film un parfum plus "authentique" – si tant est que l'on puisse employer ce mot – puisque l'on avait jusqu'ici peine à imaginer des hommes de trente-cinq voire quarante ans persistant à jouer les rebelles chaque nuit lors de courses
underground, tels les jeunes des gangs de
La Fureur de Vivre. Au contraire, cette pratique prend tout son sens avec des protagonistes en âge d'aller au lycée et amenés à se mesurer éventuellement à des "vétérans" de trente ans. Parmi les autres membres du casting dont la prestation se montre tout à fait satisfaisante, on décernera une mention à Sung Kang dans le rôle de Han, le wannabe caïd qui prend Sean sous son aile. Le méchant de service alias D.K., incarné par Brian Tee (la plupart des Japonais sont joués par des Chinois, d'où parfois une certaine maladresse lorsque les personnages s'expriment dans leur langue natale), se montre nettement plus monolithique dans son jeu mais s'en sort néanmoins honorablement. Enfin, seule à incarner une femme pensante, Nathalie Kelley alias Neela fait de son mieux avec les limites que son rôle fonctionnel lui impose, son personnage étant bien entendu l'objet d'une lutte de pouvoir entre le
bad guy qui la retient prisonnière et le héros qui cherche à la délivrer. Les personnages tiennent donc la route, mais ne nous voilons pas la face, la principale attraction de
Fast and Furious : Tokyo Drift réside évidemment dans ses hallucinantes scènes de courses.
Quand on pense "drift", on pense forcément à
la série qui a popularisé la discipline à la fin des années 90, à savoir
Initial D, inspirée du manga de Shûichi Shigeno. Le titre est devenu d'autant plus incontournable qu'Andrew Lau et Alan Mak s'en sont emparés l'année dernière pour une adaptation
live hongkongaise, d'une qualité malheureusement nettement moins convaincante que celle dont fait preuve le matériau de base. Pour rappel, le drift consiste à négocier un parcours, soit sur route fermée soit sur circuit, en dérapage intense mais contrôlé, avec le plus beau style possible, la plus haute vitesse, la plus pure trajectoire et l’angle de dérapage le plus fort. Le vrai
Drift King, Keiichi Tsuchiya, avait officié en tant que conseiller sur la série et l'on n'est pas étonné de voir de nouveau apparaître son nom dans les crédits de
Fast and Furious : Tokyo Drift, tant le film de Justin Lin rend – enfin – pleinement hommage à la beauté de la discipline. On pourra arguer que Sean Boswell se forme bien vite aux techniques ultra-sophistiquées du drift (quand cela prenait cinq ans à Takumi Fujiwara, le héros surdoué d'
Initial D) mais peu importe, le plaisir est là et bien là. C'est bien simple, la moindre scène de course de
Fast and Furious : Tokyo Drift enterre toutes celles des deux précédents opus réunis : le spectacle est total.

Très inspiré lorsqu'il s'agit de faire monter l'adrénaline, le réalisateur table sur des scènes longues qui se fondent sur de véritables cascades, le recours aux effets digitaux étant réduit au strict minimum. Les décors, exploités au mieux, varient d'une scène à l'autre, le film allant jusqu'à proposer une course en drift en plein Tokyo, au beau milieu de la foule des passants. Le vertige de la vitesse alterne avec l'émerveillement provoqué par les chorégraphies – car il s'agit de chorégraphies – des voitures driftant individuellement ou à plusieurs. Une petite once de poésie vient même surnager le temps d'une scène, lorsque tous les véhicules dérivent les uns à la suite des autres sur une musique paisible (une fois n'est pas coutume), le long des cols de montagne japonais. Enfin, on ne pourra pas passer sur la dernière scène de course, la plus phénoménale de toutes. Situé lui-aussi sur les routes de montagnes en pleine nuit, ce duel final repousse les limites du possible en matière de placement de la caméra, les bolides étant tour à tour filmés de face, de biais, en plongée et surtout en contre-plongée, pour un résultat formidablement dynamique et esthétique. Du magnifique travail.

Sans prétention autre que celle d'être un pur divertissement,
Fast and Furious : Tokyo Drift honore admirablement son cahier des charges et mieux encore, puisque le film impose rien moins que de nouveaux standards d'excellence en matière de mise en scène de courses de voitures. Efficace et souvent drôle, le film réussit au-delà des attentes l'exploit de restituer à l'écran ce fameux mélange de puissance et de grâce qui caractérise si pleinement le drift en tant que sport. Rien que pour cela,
Fast and Furious : Tokyo Drift mérite d'être vu. Pour finir, on mentionnera qu'une petite surprise amusante attend les fans de la saga dans la toute dernière scène du film…