Dans les années 70, Masaru Konuma est devenu le spécialiste du roman porno. Il doit cette réputation à un premier long métrage surprenant,
Tentation du cœur de fleur, dans lequel il proposait une représentation audacieuse de la sexualité interdite et du désir dans tous ses états.
Fleur secrète constitue l’un de ses meilleurs films. Ou du moins le film à découvrir si l'on a envie de s'initier à cet univers très singulier peu avare en tentations baroques.
FLEUR SECRETEUn film de Masaru Konuma
Date de sortie : 30 juillet 2008Avant de commencer, il faut louer la détermination courageuse du distributeur Zootrope qui essaye depuis quelques années de faire découvrir des chefs-d’œuvre rarissimes du cinéma japonais à des cinéphiles n’ayant pas eu la chance de mettre la main dessus auparavant. Parmi leurs chouchous de prédilection, trois cinéastes se détachent: Koji Wakamatsu (
Quand l’embryon part braconner, sorti sous une interdiction aux moins de 18 ans l’an dernier); Yasuzo Masumura (
La bête aveugle); et surtout Masaru Konuma (
La vie secrète de Madame Yoshino). Pour ceux qui aimeraient en savoir plus sur ce cinéaste atypique, il faut découvrir
Sadistic and Masochistic, un documentaire réalisé par Hideo Nakata (
Ringu) qui a été son disciple pendant la grande époque de la Nikkatsu. Dans les années 50, cette compagnie produisait essentiellement des films de yakusa. Dans les années 70, le roman porno, devenu genre en vogue, prospère. La Nikkatsu en a produit des milliers en exploitant des formes variées - pour ne pas dire sophistiquées - de tortures et de perversions avec des résultats très variables. De temps à autre, certains objets déviants issus de cette mouvance gargantuesque parvenaient à s’extraire du tout-venant en donnant autant d'importance à la mise en scène (sensible aux affects) qu'à la direction des acteurs, éléments qui n’étaient pas prioritaires dans les productions du cru. Bien qu'ostracisés, ils révélaient des qualités artistiques comparables à celles des films d’auteur portés au pinacle ces années-là. L’ivresse, le mauvais goût et la folie en plus.
De toute évidence,
Fleur secrète en fait partie. Au même titre que l'on peut dire qu'une comédie est efficace lorsqu'elle fait rire et qu'un mélodrame lorsqu'il fait pleurer, un roman porno doit idéalement susciter le plaisir coupable du spectateur en touchant des zones sensibles. Les situations sadomasochistes permettent d'exhiber une beauté fatale sous toutes ses coutures, si possible dans des positions indécentes, qui finit par prendre son pied en étant séquestrée, attachée ou martyrisée. Ici, le fétichisme, l’exaltation du toucher, le plaisir dans la souffrance s'avèrent autant les éléments d’un manifeste esthétique que d’un drame sexuel. Résumée en quelques lignes, l’histoire de
Fleur secrète, inspirée du roman SM de Oniroku Dan, ne diffère a priori en rien des autres avatars. Point de départ: l'épouse - forcément désirable - d’un grand patron refuse de se soumettre aux fantasmes de son mari - forcément repoussant. Pour remédier à ce problème, monsieur demande à l'un de ses employés modèles d'initier madame à des plaisirs très interdits. Histoire qu'elle se décoince. Pourvu d’une sensibilité aiguë, Masaru Konuma a toujours distillé une grande ambiguïté sur la question de savoir qui, en dernier recours, est le jouet de l’autre, en étant parfaitement conscient que le roman porno est fondé sur un pur fantasme machiste. Cela suffit à faire la différence. En apparence, ses films ressemblent à des mises en scène autour du corps féminin, pris comme objet. En réalité, ils montrent la versatilité du désir masculin. Ironiquement, dans
Fleur secrète, ce n'est pas un hasard si le mari brûle symboliquement tous les mouchoirs qui lui servaient pour la masturbation, caractérisant ainsi le passage du plaisir solitaire à la découverte d’un amour illusoire.


Pour les amateurs, on ne serait trop conseiller de voir cette version seventies de Masaru Konuma avant celle réalisée par Takashi Ishii près de trente ans plus tard. Ce sont deux adaptations du même roman, à la différence que Ishii brode de manière aussi extrême que farfelue. La mauvaise idée consistant à faire exploser le grotesque contenu dans le Konuma. A intervalle régulier, Konuma illustre avec la même virtuosité des séquences très chargées en érotisme (les soirées bondage, la masturbation frénétique, le plaisir de donner la fessée - et la joie de recevoir -, ou le refuge saphique) entre râle et jouissance. Là où il gagne en modernité par rapport au Ishii qui paraît déjà démodé, c'est qu'il ne fixe aucune limite à sa représentation intime du théâtre de la cruauté et pousse le bouchon suffisamment loin pour que l'on soit confrontés à des sentiments ambivalents allant de l'excitation au malaise. La puissance est telle que certains considèrent
Fleur secrète comme un pinku SM, même s'il ne propose aucune image pornographique. En revanche, par le simple pouvoir de sa mise en scène et la présence d'une héroïne suppliciée (Naomi Tani, égérie du réalisateur, bandante habillée comme dévêtue), il stimule durablement l'imagination. C'est la réussite - et donc le secret - d'un film intemporel qui plonge au coeur d’une sexualité fatale puisque délibérément asociale. Aujourd'hui encore, malgré l'évolution des moeurs,
Fleur secrète reste "hallucinant" au sens le plus Bataillien, jouant sur l’oxymoron qui imprègne l’œuvre de l’écrivain: la célébration des noces entre le sordide et le sublime.