Le nouveau film du réalisateur de
Shiri arrivera dans les salles le 11 Mai prochain, directement sous la forme de la director's cut sortie uniquement en DVD sur le territoire coréen.
Frères de Sang (Tae Guk Gi) a tellement partagé la rédaction, que nous avons laissé la parole aux deux avis radicalement opposés.
FRERES DE SANG (Tae Guk Gi)
Un film de Kang Je-Gyu
Avec Jang Dong-Gun, Won Bin
Durée : 2h27
Sortie : 11 Mai 2005
Séoul, Corée du Sud, au début des années 1950. Jin-tae est un cireur de chaussures qui consacre ses modestes ressources à l’éducation de son frère cadet et espère envoyer prochainement celui-ci à l’Université. Leur mère, veuve et handicapée, tient une échoppe avec l’aide de la fiancée de Jin-tae, Yong-shin, qu’elle a recueillie quelques années plus tôt. Tous les espoirs de cette famille s'effondrent brutalement le 25 juin 1950, lorsque la guerre éclate. Jin-suk est recruté de force et envoyé sur le front. Jin-tae tente vainement d'intercéder, et subit le même sort. Les deux frères rejoignent cette armée du Sud, mal équipée, mal nourrie, mal organisée, harcelée jour et nuit par un ennemi supérieur en nombre et en force...POURAvec le succès et la renommée mondiale de
Shiri, Kang Je-gyu était sans doute l’un des seuls réalisateurs sud-coréens à pouvoir se lancer dans un projet aussi onéreux que
Frères de Sang, à ce jour le blockbuster le plus cher du cinéma local avec un budget de 13 millions de dollars. C’est en 2000 que germe l’idée qui sert de base au scénario, suite à la diffusion d’un documentaire sur l’exhumation des combattants de la guerre de Corée.
Frère de Sang commence ainsi à l’époque présente, où un vétéran est contacté pour reconnaître des ossements, et le film retrace le drame que ce vieil homme a vécu avec son frère pendant la guerre.
A la vision des scènes qui se déroulent avant la guerre, on craint d’abord le pire devant la naïveté des moments censés nous montrer à quel point Jin-seok (Won Bin) et Jin-tae (Jang Dong-gun) sont unis et filent un bonheur parfait. Il suffira cependant de repenser aux scènes du début de
Une Balle dans la Tête (de John Woo) pour se convaincre qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Car dès l’instant où les deux frères sont projetés dans le combat, le film bascule. Pour retranscrire la guerre dans toute son horreur, Kang Je-gyu mise sur le réalisme et nous plonge dans les tranchées, au cœur des explosions de grenades, au milieu des corps mitraillés et mutilés, filmant le tout à la manière d’un documentaire. Fort d’un énorme travail de reconstitution d’équipement militaire, d’effets spéciaux numériques réussis et de la participation de 25 000 figurants,
Frères de Sang comporte des scènes d’anthologie, tels que l’attaque surprise par des milliers de soldats chinois, ou encore le raid aérien lancé par les Américains, qui donne lieu à des plans impressionnants. Loin de résumer le quotidien guerrier à une suite de scènes spectaculaires, Kang Je-gyu s’attarde aussi sur les conditions atroces dans lesquelles les soldats sud-coréens combattent. Ceux-ci ne bénéficient en effet d’aucun secours logistique et le film montre des hommes qui crèvent de faim et craquent psychologiquement, ou encore des blessés dévorés par des vers. Aucun détail sordide ne nous est épargné.
Si la dimension réaliste des batailles évoquera inévitablement
Il faut Sauver le Soldat Ryan, film avec lequel Spielberg imposait de nouveaux standards au genre, la comparaison ne va guère plus loin dans la mesure où le contexte et le traitement du sujet y sont très différents. Même s’il s’agit d’un film de guerre,
Frères de Sang n’est ni un film patriotique, ni même un film politique. Kang Je-gyu se garde de porter un jugement global sur une guerre qu’il est encore de nos jours difficile d’analyser.
La Corée est devenue un terrain où s’affrontent des puissances extérieures avec une technologie qui dépasse les soldats sud-coréens, engagés souvent de force dans ce conflit fratricide dont ils ne connaissent pas vraiment les raisons profondes. Ainsi, rien de ce qui se passe en haut de la hiérarchie n’est ici montré, et les alliés de chaque camp (américains, chinois) n’ont pas de visage. La première scène où les deux frères sont pris dans une attaque est à ce titre symbolique : malade du cœur, Jin-seok est victime d’une crise alors qu’il tente d’échapper à la tuerie qui l’environne, et le réalisateur a choisi des plans jouant sur l’étroitesse de l’espace et marqués par la provenance hors champ des attaques ennemies. Le jeune homme semble alors totalement dépassé, comme un enfant pris au milieu d’un champ de bataille.
Comme on pouvait s’y attendre, la vision des soldats nord-coréens est peu valorisante : sans pitié, ils rasent des villages entiers et semblent avoir perdu toute individualité. Mais les soldats sud-coréens valent-ils mieux ? Frères de Sang montre la Corée du Sud de l’époque sous un visage peu flatteur, avec des civils exécutés au moindre soupçon de traîtrise, des prisonniers traités avec cruauté... Cette autocritique aurait pu être menée avec plus de finesse, mais elle reste l’un des aspects les plus marquants du film, d’autant plus qu’on attendait pas forcément une telle vision de la part d’une oeuvre dont le titre original n’est autre que
Taegukgi, qui désigne le drapeau national de la Corée du Sud.

Outre quelques lourdeurs comme une musique parfois redondante, on pourra reprocher à Frères de Sang de se centrer un peu trop sur le mélodrame qui se joue entre Jin-seok et Jin-tae. Leur histoire personnelle est en effet le véritable fil directeur du film, parfois au détriment des sujets abordés par ailleurs. Mais cette histoire d’amour/haine entre les deux frères est aussi mise au service de ce que le réalisateur tente de faire passer sur cette guerre qui a déchiré de nombreuses familles et traumatisé tout un pays. On comprend ainsi rapidement que les deux frères symbolisent les deux Corées. Jin-seok est victime d’un handicap, à l’image de la Corée du Sud surpassée en moyens et en nombre, et assiste impuissant à la transformation de son frère. Quant à Jin-tae, il a décidé de faire le bonheur de son cadet sans respecter les choix de celui-ci en tant qu’individu, et même s’il est motivé par de bonnes intentions, il se laisse prendre dans un engrenage qui le pousse à commettre des actes terribles.

A ce titre, l’un des atouts majeurs de Frères de Sang est son casting, qui bénéficie de la présence de stars locales. Jang Dong-gun, qui a déjà fait ses preuves à travers d’autres rôles marquants (on se souvient de son impressionnante prestation dans
The Coast Guard, de Kim Ki Duk), étonne une fois de plus par la puissance de son jeu. Mais c’est Won Bin qui surprend le plus puisque c’est seulement son second film (on l’a vu dans l’excellent
Guns and Talks) et qu’il déploie ici une palette de sentiments et une intensité qu’on était loin de soupçonner de la part de ce jeune homme surtout connu pour son physique glamour. On retiendra aussi Lee Eun-joo, très émouvante dans le rôle de Young-shin.
Triomphe au box-office local,
Frères de Sang est le premier film coréen à montrer la guerre de Corée de manière aussi réaliste, et Kang Je-gyu signe une fois de plus un film qui marque une étape dans le cinéma de son pays. Comme dans
Shiri, l’association entre l’action et le mélodrame fonctionne et fait passer l’étendue de la blessure engendrée par ce conflit avec une certaine force. Premier film qui parvient jusqu’à nos contrées à exprimer un regard coréen sur cette guerre,
Frères de Sang est incontestablement un film non négligeable pour un public occidental peu habitué à ce point de vue.
Elodie LeroyCONTRELes vingt premières minutes de bobine laissent craindre le pire dans le genre film de guerre avec son cortège de conflits binaires et de contrastes manichéens lourdement martelés. Et le pire, c’est qu’on a raison. Du patriotisme ambigu au concentré geignard, Kang Je-gyu ne nous épargne aucun de ces écueils en ayant parfaitement conscience de signer une œuvre dont le lourd chantage émotionnel étreint. Pour un film coréen sur la tragique guerre de Corée, le bilan est très triste.
Frères de sang s’impose avant tout comme un salmigondis complaisamment dégueulasse qui s’est mis en tête de choquer les mirettes de spectateurs. En effet, le film tend à montrer d’un point de vue hyperréaliste (comprendre à grands coups de jambes coupées, de tronches démolies, de bombes lancées sur la gueule) sur fond de bande-son hypertrophiée la guerre et ses délétères conséquences. Bien. Bien mais patatras : Kang Je-gyu doit sans doute beaucoup trop aimer les méga-fresques où des personnages de presque rien croisent la grande histoire, si possible très sanguinolente. Ce John Woo de pacotille ou Michael Bay du matin calme (rayer la mention qui plait le moins) affirme son goût pour le carnage pelliculé en reprenant la quasi-majorité des grandes scènes d’
Il faut sauver le soldat Ryan (à ce niveau de plagiat, c’en est même effarant).
Si dans
Shiri, on pouvait déjà discuter la pertinence du fond qui vomissait sur la Corée du Nord, dans
Frères de sang, le cinéaste brouille les pistes et fait mine de rester objectif face aux événements. Mais il suffit de voir le ralenti sur un cadavre balancé dans une fosse pour comprendre l’absence de point de vue cinématographique. Désolé mais ce n'est pas la peine d’être aussi démonstratif pour montrer l’horreur de la guerre (merci de revoir au choix
No man’s land ou
Les démons à ma porte, deux exemples récents de toute autre facture). Pas la peine d’infliger non plus un scénario indigeste aux rebondissements aberrants (on change de camp comme de chemise et on devient un héros à chaque fois)...
Ce qui est agaçant finalement avec ce film, ce sont les fils manipulateurs ostentatoires, tellement peu subtils que l’entreprise finit par avoir la grâce d’un hippopotame. On en sort de si mauvaise humeur qu’on n’évite pas les comparaisons peu flatteuses (on s’évoquerait presque
Battle Royale 2 dont la nullité crasse noyait déjà dans des abîmes de perplexité) ni les adjectifs dépréciatifs. Le résultat se voudrait sans doute bourrin et traumatisant, ce
Frères de sang ne ressemble qu’à un long sketch des "Happy Tree Friends".
Romain Le Vern