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Frost-Nixon : l'heure de vérité

La critique d'Excessif

4/5
frost_nixon_vignok L'HISTOIRE :

En 1974, le président américain Richard Nixon est contraint de démissionner suite à l'affaire du Watergate. Quelques années plus tard, un jeune journaliste britannique, David Frost, se lance dans une entreprise folle : décrocher la première interview de l'homme politique déchu pour l'amener à se confesser et, enfin, rendre des comptes auprès de ses électeurs. Mais la tournure des évènements va bientôt prendre un sens inattendu. Ron Howard se propose ici de remettre à jour les coulisses passionnantes de l'entretien historique qui bouleversa l'Amérique.

Une parabole politique magistralement narrée

Refusant le pugilat inutile, le métrage se pose là en pierre angulaire d’une hypothétique réflexion citoyenne, se servant d’un épisode du passé pour construire l’avenir.

 

Ron Howard ne cesse de créer le doute autour de lui. Considéré à juste titre comme l’un des faiseurs les plus talentueux de Hollywood, il n’était que très rarement parvenu à se montrer autrement que sous son visage de "yes man" sympathique, sans doute plus à l’aise dans le divertissement réussi et le gros produit tout public que dans un registre plus mature… Ces choix de carrière, cette volonté de toujours rester à sa place dans l’inoffensif aura eu raison de lui au fil des films : à la vue de sa filmographie, dans laquelle se croisent chefs d’œuvre pyrotechniques, adaptation du Dr Seuss et nanars bibliques, beaucoup auront légitimement abandonné l’idée de considérer Howard comme un réalisateur adulte possédant un vrai point de vue sur les choses… C’est finalement cette étrange abstention qui fait de Ron Howard un homme possédant et maîtrisant le champ lexical de la mise en scène mais ne semblant jamais vouloir s’impliquer émotionnellement ou politiquement dans ses sujets, toute la différence avec les maîtres se faisant là. Pourtant, ce Frost Nixon, L'Heure de Vérité risque bien de bouleverser la donne.

 

Conscient qu’il ne peut se rebeller soudain contre la condition dans laquelle il s’est lui-même enfermé, Howard va se montrer plus malin que jamais. S’il est bien décidé à conserver l’inoffensif et le bénin comme marques de fabrique, il va cependant travailler pour faire de ce qui peut s’apparenter comme une tare une qualité et la redéfinir en tant qu’arme. D’ailleurs, le choix même d’un épisode politique entre deux adaptations des écrits de Dan Brown signifie cette soudaine prise de conscience : alors qu’il ne se contentait que d’aventures anodines, d’épopées patriotiques ou de tribulations humoristiques, il se penche pour la première fois sur une intrigue basée uniquement sur une rencontre. Et quelle rencontre ! En choisissant d’adapter la pièce polémique relatant le duel télévisé d’un présentateur de talk-show et de l’ex Président Nixon suite au scandale du Watergate, Ron Howard s’implique pour la première fois dans la vie politique de son pays et invite (chose nouvelle pour lui !) à une réelle implication de la part du public. Car si une quantité improbable de métrages politisés se seront montés en réponse à la dernière présidence américaine, si un nombre considérable de célébrités se seront dévouées à la cause pro-Obama au travers de films ou d’implications civiles sur le terrain, Howard se montre beaucoup plus subtil, se refusant de se faire le porte étendard d’une cause ou d’une autre au travers de son film. A la place, il boucle discrètement cette reconstitution, racontant le avant et le pendant de cet entretien en quatre parties et durant lequel l’Amérique règlera ses comptes avec un Président coupable, le rouquin le plus célèbre de Hollywood proposant ni plus ni moins une variation de ce que pourrait être une rencontre éventuelle d’un Jerry Springer face un George W. Bush post-dernier mandat ! Faisant se répéter l’histoire et proposant de rappeler cet événement de 1977 qui mettra les points sur les i et permettra aux citoyens de croire à nouveau en leur gouvernement, Howard réclame à son tour des comptes… Une manière assez habile d’inviter à l’exorcisme national, n’excusant rien mais insistant un peu plus sur les responsabilités de chaque citoyen, que ce soient celles du passé ou celles de demain. Démystifiant le malin en lui laissant l’opportunité de faire son méa culpa mais aussi de s’expliquer sur ses choix lourds en conséquences (ce que l’on attendait de lui…), c’est ce qu’aura accomplit David Frost il y a quelques dizaines d’années et que nous réactualisent Howard et Morgan. Ce dernier, auteur originel de la pièce, est aussi scénariste, sa collaboration avec le metteur en scène faisant la force implacable du métrage.

Car à la vision de ce Frost Nixon magistralement construit, ce que l'on peut considérer comme le grand défaut d’Howard s’avère être la meilleure alternative pour appréhender un sujet houleux : pour la première fois de sa carrière, son manque évident de courage et de prise de position se solde par une réussite formelle. Si la dénonciation éhontée et franchement opportuniste se serait apparentée à un défonçage de portes ouvertes dans les règles, la volonté de se placer à l’extérieur de la controverse et de prendre du recul face à la complexité de cet affrontement se révèle être d’une intelligence trouble. Préférant aborder le sujet comme une lutte humaine à défaut d’une bataille politique, rejetant tous les préjugés que le spectateur érudit peut potentiellement avoir sur l’un ou l’autre des protagonistes, Ron Howard s’attarde à décrire ses deux personnages comme des personnalités entières et non comme les images que l’on attend d’eux. La profondeur comme volonté première, il met en place ce face-à-face historique et insiste sur la dimension purement dramatique que représente l’événement pour chacun. L’ambiguïté faisant homme, il livre bientôt non plus la reconstitution souhaitée mais la rencontre intellectuelle et spirituelle d’un journaliste arriviste et d’une personnalité conspuée. Dévoilant toute la complexité matérielle, financière et émotionnelle que représentait une telle interview, il s’empare littéralement de l’intrigue pour rétablir certaines vérités, en faveur ou en défaveur de l’ancienne personnalité gouvernante. Préférant ne pas entacher plus que de raison l’homme politique, il dresse avec Morgan le portrait d’un homme brisé par le poids de la culpabilité, assujetti au culte que lui vouent certains et ébranlé par l’incompréhension générale. Loin d’être un plaidoyer en faveur de celui qui trahît son pays en se faisant hors la loi, Howard préfère au contraire rappeler à quel point les décisions prises furent lourdes, s’empressant même de souligner que certains désastres diplomatiques furent légitimes puisque correspondant aux attentes politiques. Une manière plutôt maligne de renvoyer le spectateur vers ses propres responsabilités et ses désirs intimes… Refusant le pugilat inutile, le métrage se pose là en pierre angulaire d’une hypothétique réflexion citoyenne, se servant d’un épisode du passé pour construire l’avenir.

 

Plus encore que cette distance prise volontairement avec un ton engagé camouflant un brûlot enflammé, le réalisateur de Backdraft décide d’offrir à son film un casting exceptionnel. Rejetant catégoriquement les ressemblances physiques trop frappantes (qui auraient trop inscrit son histoire dans la réalité) comme les célébrités en tête d’affiche (qui l’auraient décrédibilisée), il invite tout simplement de bons acteurs. Le but n’est pas de refaire mais de faire. Ainsi, il relègue tous les noms véritablement médiatisés que sont Kevin Bacon ou Sam Rockwell en seconds couteaux et met sur le devant de la scène des talents moins populaires. Choix judicieux tant ce sont ces décisions qui font de ce Frost Nixon une réussite exemplaire. Michael Sheen, possédant la grande force de jeu des acteurs britanniques, continue de se révéler incroyable : après un Tony Blair plus vrai que nature dans the Queen, le comédien fidèle à Stephen Frears reprend le rôle de Frost qu’il tenait déjà sur les planches. Excellent, à la fois fragile et couillu, sensible et arrogant, il parvient à retranscrire la voix du peuple tout comme l’aura fait son modèle en 77. Face à lui, le grand Frank Langella ajoute un rôle monstrueusement bien campé à une riche carrière composée au travers de collaborations avec Mel Brooks, Franklin Schaffner, Peter Medack ou encore Ridley Scott. Il est assisté par un Kevin Bacon comme toujours hypnotisant, ici bluffant en conseillé fidèle et dévoué à Nixon malgré la crise… Si les performances des deux rôles titres sont pour beaucoup dans la cohérence du projet, c’est incontestablement aussi grâce à la présence de seconds rôles construits, profonds et maîtrisés par Bacon, Rockwell mais aussi la jolie Rebecca Hall, Toby Jones ou le trop rare Oliver Platt.

 

Bientôt l’entretien, mûrement préparé par chaque camp et habilement introduit dans une première partie par Howard, s’apparente à un combat de boxe sans pitié ou un tournoi d’échecs dont il y aurait bien plus que l’honneur à perdre. Passionnant de bout en bout, cohérent dans sa forme, son fond et surtout dans sa place dans l’actualité américaine, la réussite de Ron Howard est aussi de parvenir à livrer un métrage intemporel, là où d’autres souffriront sans doute de leur appartenance à une époque. Riche d’un humour particulièrement bien pensé et ponctué de fausses interventions des protagonistes aujourd’hui, Frost Nixon rappelle à quel point l’histoire a une fâcheuse tendance à se répéter, Howard mettant même le doigt sur l’incapacité de son pays à se construire en dehors du chaos. C’est ainsi que, assez étrangement, en signant un film plus intimiste que tous les Horizons Lointains, Apollo 13 et autres Da Vinci Code, Ron Howard parvient à se montrer bien plus qu’un simple faiseur, et ce pour la toute première fois de toute sa carrière. Faisant d’une arme redoutable son principal défaut, il marque un vrai tournant dans l’implication qu’il avait jusqu’à présent, préférant laisser libre le spectateur de ses choix politiques que de lui imposer les siens. Et, tout comme il le signalait à la fin d’un sketch pensé pour la campagne présidentiel (en faveur d‘Obama), l’important est que chaque citoyen se sente investi quel que soit son choix… Avec une première vraie signification de sa part telle que celle-ci, on ne pourra que réévaluer à la hausse un réalisateur tel que Ron Howard qui risque très certainement de se bonifier avec le temps… en attendant de voir ce que donnera son Anges et Démons bien sûr !

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