Considéré comme l'un des plus grands cinéastes de la péninsule indienne au côté de Satyajit Ray, Lester James Peries n'a pourtant jamais bénéficié de la même aura internationale que son confrère. Restée presque invisible,
Gamperaliya – changements au village, représente une œuvre sri lankaise majeure qui ressort enfin sur le devant de la scène dans une copie totalement restaurée. D'une fraîcheur et d'une modernité impressionnantes pour un film réalisé en 1965, on ne peut qu'être ébahi devant cette fresque bouleversante, dévoilant un superbe panorama de la société sri lankaise passée.
Gamperaliya – Changements au Village nous convie à partager le destin de Nanda, la fille cadette du chef d'un village rural. Alors qu'elle entretient secrètement un amour qui ne demande qu'à éclore avec Piyal, son enseignant d'anglais, elle est donnée en mariage à Jinadasa, un homme d'un rang social plus élevé que le pauvre professeur. Malgré la contrainte du mariage, le couple arrive à tisser des liens d'affection. Avec le temps, Jinadasa dilapide la fortune de la famille de Nanda au point que cela le pousse à quitter le foyer familial pour faire fortune ailleurs. Pendant ce temps-là, Piyal a fait carrière en montant sur la capitale Colombo. Bientôt les destins de Nanda et de Piyal vont à nouveau se croiser pour ne plus faire qu'un.

Après la vision d'une telle fresque, on a encore du mal à comprendre les raisons pour lesquelles les œuvres de Lester James Peries sont si peu médiatisées et restent encore trop méconnues du grand public. Pourtant, ce n'est pas faute d'avoir été présentes dans les festivals internationaux prestigieux tels que Berlin ou Cannes. Seul son avant-dernier film Le Domaine (2003) a bénéficié d'une sortie mondiale. De même, une poignée de ses oeuvres ont reçu les honneurs d'être inscrites au patrimoine de l'UNESCO avec notamment Le Trésor (1970). Pour revenir à Gamperaliya – changements au village, on est d'autant plus décontenancé tant la vision de Lester James Peries est en marge des films d'exploitation de l'époque au Sri Lanka, se rapprochant de l'esprit de film d'auteurs occidentaux.
Gamperaliya – changements au village cristallise à l'écran les principales préoccupations de Peries qui n'a eu de cesse d'approfondir son approche à chacun de ses films au point d'en devenir des constituantes intrinsèques de son cinéma. Le monde rural est au cœur de son récit avec cette villa cossue dans laquelle la famille de Nanda vit depuis plusieurs générations. En pleine campagne, l'oisiveté des rentiers jure avec le dur labeur des serviteurs de la famille et des agriculteurs qui s'occupent de terrains environnants. Le monde citadin est une autre dominante dans l'œuvre de Lester James Peries, diamétralement opposé au mode de vie rural. L'instituteur Piyal reconverti en riche homme d'affaires grâce à la culture n'aurait pu avoir pareille ascension professionnelle s’il était resté à la campagne. Enfin, reste l'héritage historique et le monde bouliste qui représentent les deux autres principales constituantes du film, dévoilées avec acuité lors des funérailles du père de Nanda et les prières faites à Bouddha.

Lester James Peries déploie une mise en scène léchée et très moderne où la villa constitue le centre névralgique du film, un vaste espace totalement ouvert sur le monde extérieur. À l'image de la famille de Nanda, on la découvre opulente, riche et généreuse, elle finit pourtant par vieillir et tomber en décrépitude. La villa prend une véritable dimension insulaire : la nature qui s'étend à perte de vue autour d'elle devient un océan de verdure sur lequel des routes de navigation sont tracées, empruntées par des agriculteurs "aux pieds marins". On a l'impression que se télescopent le cinéma de Flaherty avec celui de Malick. Lester James Peries capte avec minutie les échanges fugaces entre les personnages où les nuances des sentiments affleurent à l'image. Les gestes qui rythment le quotidien de Nanda deviennent presque des rituels profanes, lovés dans une nature radieuse et omniprésente.
C'est tout cela et encore plus que propose Lester James Peries avec Gamperaliya – changements au village. Une réalisation très moderne pour son temps qui dévoile avec finesse un Sri Lanka d'une certaine époque dont la suite fut réalisée presque 20 ans plus tard en 1983 avec l'Age de Kali.