Alors que nous étions encore dans les brumes d’
Avalon, voilà que nous arrive
Innocence, présenté comme la suite de
Ghost in the shell, dans laquelle Mamoru Oshii se – et nous – pose des questions sur le devenir de l’humanité. Propos abscons, beauté des images. Dilemme binaire qui ne pose aucun problème tant la puissance formelle balaye les scories narratives.
Innocence est un grand film d’animation très déroutant : subversif dans le fond, révolutionnaire sur la forme.
INNOCENCE : GHOST IN THE SHELL 2
Un film de Mamoru Oshii
Durée : 1h40
Sortie : 01er Decembre 2004Batou est un cyborg vivant. Son corps entier a été fabriqué par l'homme. Seules lui restent des bribes de son cerveau et le souvenir d'une femme. Dans un monde où la frontière entre humains et machines est devenue infiniment vague, les Humains ont oublié qu'ils sont humains. Voici la débauche du "fantôme" d'un homme solitaire qui néanmoins cherche à conserver son humanité.
INNOCENCEParmi les plus grands de la Japanimation (Shôji Kawamori, Shinichirô Watanabe, Katsuhiro Ôtomo, Hayao Miyazaki et d’autres encore), le réalisateur Mamoru Oshii tient une place unique et précise. Après
Patlabor et
Ghost in the shell, le réalisateur revient avec ce nouvel opus aussi redouté que fantasmé. Comme tous ses précédents films,
Innocence gagne à être vu à répétition. Si, certes, il accentue des notions complexes et confine à l’abstraction, il n’en reste pas moins qu’il procure un plaisir absolu.
Peu importe qu’on ne pige pas une seule ligne du jargon débité par les personnages : l’intérêt d’
Innocence ne réside pas dans son scénario – emberlificoté et emberlificoteur – mais dans sa forme. A défaut d’être aisément déchiffrable, ce rébus hermétique renforce le trouble, la fascination parce qu’il dégage quelque chose de conceptuel, d’impalpable, de si proche et de si lointain. Ce sentiment d’exclusion et les interprétations plurielles (les multiples citations sont des faux repères qui embrouillent les protagonistes plus qu’elles ne les aident) ont pour but de faire ressentir le mal-être de personnages en pleine remise en question. Mais à force de se poser trop de questions, ils en oublient le principal : vivre.
INNOCENCEPar chance, le film ne s’adresse pas qu’aux fans du premier
Ghost in the Shell qui pointait du doigt les dérives de la technologie sur l’homme.
Innocence en est le prolongement même si en apparence il donne plus d’importance aux questionnements métaphysiques. Dans un monde d’apocalypse, les humains, les androïdes et les hybrides tentent de vivre en paix et en harmonie, mais le désordre est provoqué par des gainoïdes, poupées cyborg qui répondent aux frustrations sexuelles et se révoltent contre ceux qui les ont fabriqué avant de se suicider. Robotisation des humains, humanisation des robots, perte de l’innocence parce que plus rien n’est innocent…
Ce bouillonnement intérieur, cette enquête teintée d’absurde où des robots se donnent eux-mêmes la mort (marre de vivre dans ce monde corrompu ? Stigmatisation de la folie des hommes ? Critique de la société de consommation ?), tout ce charivari vertigineux n’est qu’un prétexte pour décrire un chaos imminent. Une sorte de fin de monde qui traduit la peur d’Oshii : la perte de l’humanité. Oshii, c’est un peu le Tarkovski de l’animation : sa vision du futur (dans lequel on se dirige, aveuglement peut-être) est d’une noirceur implacable. Abîme existentiel, profond désespoir. Ce n’est pas nouveau, le conflit entre l’homme et la machine est un thème itératif en science-fiction. A travers ce clivage manichéen, Oshii apporte des nuances subliminales. Batou, le personnage principal, à la recherche du Major, est un enfant spectral en plein cogito Descartien, issu de cette technologie moderne : son corps entier a été fabriqué par des humains bien que des souvenirs évanescents, des réminiscences, des songes lui envoient le visage d’une femme (on devine assez rapidement la trame de cette évocation ambiguë). De la même façon que le traqueur de répliquants Rick Deckard dans
Blade Runner percevait une licorne dans ses rêves sardanapalesques. Après le formidable film de Ridley Scott,
Innocence s’impose comme une seconde introspection pour découvrir le secret de la licorne.
INNOCENCELes références sont parsemées mais souvent explicites. A plus d’une reprise, Oshii s’adonne aux plaisirs de l’autocitation, exercice indispensable quand il s’agit de peaufiner une thématique récurrente.
Innocence est à ce titre très proche d’
Avalon dans lequel on retrouvait déjà Gabriel, le basset d’Oshii, pointe d’humanité dans cet écrin désenchanté, au centre – encore une fois – d’une scène de bouffe magistralement sensuelle (en écho à celle de Ash dans
Avalon). De même, l’utilisation de la musique a son importance : l’intense interaction des images et de la musique organique de Kenji Kawai est plus parlante et émotionnelle que moult tergiversions logorrhéiques. A chaque nouveau son, on a l’impression que le film se réveille de sa propre torpeur. Et le film, jusqu’alors déprimé, revit, renaît, retrouve son innocence.
Techniquement, c’est parfait (intégration 2D/3D impeccable). La formidable densité formelle s’exprime nonobstant au détriment d’une narration ardue. L’atmosphère étrange installée durablement autour des personnages met en valeur une enquête ténébreuse qui provoque des hypothèses hasardeuses et des conclusions insolites. Elle reste néanmoins incidente face à la dimension philosophique du contenu (on n’a pas vu de réflexion aussi poussée sur la déshumanisation des êtres depuis… Depuis quand au fait ? Peut-être bien
Les Harmonies Werckmeister). A l’inverse de la première partie contemplative, la suite introduit deux retournements de situation (dont celui, final et pessimiste, de la poupée offerte en cadeau) et une surprise inattendue qui accélèrent la cadence. Certaines séquences sont anthologiques comme la visite de la maison des poupées (répétée mais jouissive à chaque fois) ou encore le gunfight dans la supérette (ou comment acheter de la bouffe pour son chien peut être dangereux).
INNOCENCEOn peut aussi faire économie de l’analyse et apprécier le film pour ses qualités purement esthétiques. C’est une option préférable tant
Innocence est un rêve avant d’être un film, une expérience sensorielle avant d’être un objet matériel, une œuvre qui n’a comme défense que sa beauté envoûtante et son mystère impénétrable. Une sorte de ballet symphonique éblouissant, une sorte de songe jamais éteint qui enivre et laisse dans une béatitude languide…
INNOCENCEPour les plus impatients, notez que
Innocence sera projeté Dimanche prochain 3 Octobre à 19h00 à La Villette à Paris, dans le cadre de la manifestation "La Villette Numérique". Plus d'informations sur le
site officiel.