L'HISTOIRE : Un monument cinéphilique.
Pouvoir revoir dans nos salles Harold et Maude sans que l’on ne s’étonne plus de sa présence, est une heureuse nouvelle. Et pourtant, si tant est que l’on compare le film d’Hal Ashby aux productions récentes, on ne peut que se rendre compte d’une regrettable évidence : le pouvoir de subversion et de transgression du cinéma d’alors n’est plus d’actualité aujourd’hui. Ainsi, en ces heures de conformisme bon teint où le politiquement correct domine, la sortie d’une telle œuvre ferait assurément scandale si cette dernière trouvait à se faire produire. En effet, parce qu’elle parle sans tabou des relations adolescentes d’Harold, un jeune homme suicidaire, avec Maude, une octogénaire aussi débonnaire qu’excentrique, Harold et Maude ne trouverait assurément pas la moindre place dans les multiplexes d’aujourd’hui et encore moins dans nombre de projets défendus par des télévisions trop frileuses et des producteurs avides d’entrées faciles. Heureusement, ce dernier existe bel et bien. Et malgré ses plus de trente sept ans, il tranche encore comme jamais, impose toujours comme aucun autre ses attraits si sulfureux !

Une œuvre anticonformiste et frondeuse
Certes, Harold et Maude ose narrer les amours interdites d’un jeune bourgeois suicidaire avec une grand-mère à l’énergie insensée. Une histoire des plus originales et subversive s’il en est. D’ailleurs, l’audace paraît d’autant plus insensée si l’on se réfère à l’époque de sa sortie, elle qui s’égara entre retour à l’ordre moral et conservatisme généralisé. Mais limiter ce film à son contexte, ce serait oublier délibérément outre son propos central, les autres outrances qui ne cessent de se succéder à l’écran. Ainsi, tant dans ses dialogues que dans le récit de ses situations, Harold et Maude choque, étonne surtout et plus encore emporte l’adhésion des moins frileux. En effet, si Harold passe les premières scènes à simuler sa mort de la plus saisissante et spectaculaire des manières, Maude ne peut pour sa part s’empêcher d’arpenter les cimetières éplorés par d’autres… Or, beaucoup crient au scandale ou au génie pour nettement moins que cela !

Et force est de constater que regarder ce film pousse à dresser un constat flagrant : à des années lumière des bluettes consensuelles façon Love Story, Harold et Maude s’inscrit dans une veine cinématographique précise et transgressive, celle du Nouvel Hollywood et de l’indépendance déjantée des auteurs du temps. Celle d’une voie nouvelle qui du film de Mike Nichols, Le Lauréat en passant par Easy Rider, ne cesse d’exciter, d’irriguer et de révolutionner le cinéma bien sage de nos grands parents, pour l’ouvrir à quelque chose de beaucoup plus grand. En effet, avec Harold et Maude, on assiste sans peine à l’un des surgissements les plus jouissifs et marquants de sa modernité. Par ses thèmes mais aussi par la manière frontale et irrévérencieuse de les traiter. Et pourtant, une si mordante dérision ne fit pas immédiatement recette à l’époque.
Des récompenses méritées malgré l’échec relatif de ses débuts
Ecrit par Colin Higgins en 1971, Harold et Maude reste en effet marqué par son peu de succès en salles à ses débuts. Tourné avec un budget d’un million deux cent mille dollars, cette comédie hautement dramatique connut un démarrage délicat lors des premières semaines de sa sortie, avant de conquérir progressivement les plus sceptiques et de s’appuyer sur les plus jeunes générations, emportées par sa radicalité et par la balade de Cat Stevens, If you want to be free, be free. L’histoire du seul film que l’on retiendra d’Hal Ashby était alors en marche et nullement prête à s’arrêter.

En effet, quarante-cinquième sur la liste des cent films les plus drôles de tous les temps répertoriés par le prestigieux American Film Institute et soixante-neuvième sur sa liste des films les plus romantiques, Harold et Maude s’offre aujourd’hui à nous paré des atours du monument cinéphilique. Et pourtant, sa réputation s’est d’abord construite dans la difficulté et plus encore dans le temps. S’appuyant sur l’excellence de son écriture et son brillant duo d’acteurs composé de Bud Cort et Ruth Gordon, ce métrage glana ainsi des nominations aux Golden Globes aux titres de meilleur acteur et meilleure actrice de comédie avant de se faire remarquer aux Bafta, l’équivalent de nos César. Mais ce n’est que dans les décennies qui suivront sa sortie qu’il aura mérité, atteint et remporté de haute lutte le statut qui lui sied aujourd’hui : celui d’un Must see.

Classique dans son sens le plus précieux et preuve manifeste que le cinéma s’endort trop souvent aujourd’hui, celui que la Bibliothèque du Congrès a décidé de préserver comme essentiel sonne comme une ode filmique à l’audace. Au point d’ailleurs de mériter son définitif enracinement dans le cœur et les classements des cinéphiles les plus convaincus. Dès lors, il ne reste plus qu’une seule chose à faire : courez en salles voir Harold et Maude pour profiter de cette histoire qui ne finira jamais de tous nous étonner !