L'HISTOIRE : Quand le sergent James prend la tête à Bagdad d'une unité de déminage de l'armée américaine, il a très vite fait de surprendre ses subordonnés par son assurance qui flirte avec de la témérité, ne leur épargnant aucune mission dangereuse. Mais alors qu'ils essayent de le raisonner, la ville s'embrasse et plonge dans le chaos le plus total. Forcés de jouer à un dangereux jeu de piste, James et son unité de démineurs se retrouvent au coeur d'une cité où chaque immeuble peut cacher un sniper et où chaque objet peut être piégé... Un choc !
A l’origine de Démineurs il y a le récit du journaliste Mark Boal qui a suivi une unité d'élite de démineurs volontaires de l'armée Américaine en Irak, chargés de désamorcer les bombes, les pièges et autres kamikazes dans des quartiers civils ou des théâtres de guerre. A l'écran, Kathryn Bigelow, dont on n'avait plus de nouvelles depuis K19 : the widowmaker, en tire une bombe à retardement.
Avec Démineurs, Kathryn Bigelow propose une expérience comparable à celle du Redacted, de Brian De Palma: traiter un sujet polémique de manière abrasive en utilisant de vieilles obsessions. De Palma actualisait la trame de Outrages pour étudier les disparités entre deux époques distinctes et donner à réfléchir sur la manipulation des images. Bigelow met une phrase en exergue ("La guerre est une drogue") pour accentuer le lien thématique avec ses précédents longs métrages: la soif d’addiction – et l’ivresse qui en découle –, la création d’une communauté marginale et l'attirance irrésistible du danger. Dès le départ, la cinéaste cherche un traitement viscéral et immersif, travaillant la subjectivité pour représenter le quotidien d’un soldat (Jeremy Renner) peu à peu contaminé par son environnement, sans le trahir. Certains trouveront choquant que Bigelow ne propose que le point de vue US des événements et néglige la population Irakienne. Mais comme chez De Palma, la controverse est proportionnelle à la prise de risque. Rien qu’à ce niveau, l’exercice est passionnant.
Au-delà des audaces, il faut louer la narration sèche et une esthétique documentaire adéquate (quatre caméras super 16mm, caméra à l’épaule tremblotante, reprises de point incessantes, décadrages, zooms). Bigelow n'a pas plaisanté non plus avec ses comédiens, obligés de faire des séjours chez les militaires, qui pendant le tournage des scènes les plus tendues, ne savaient même pas d'où ils étaient filmés. Ce qui fut éprouvant pour les acteurs l'est aussi pour le spectateur qui n'échappe ni au réalisme, ni à l'urgence panique avant de mordre la poussière. La force de Démineurs réside autant dans sa tension insoutenable, générée puis amplifiée par les déminages des bombes pendant près de deux heures que dans un constat tragique et humain que le scènes finales, idéalement dépourvues de pathos, viennent asséner. Pour un résultat qui a coûté moins de 12 millions de dollars, on peut applaudir.
EN PLUS...
Le cinéma américain, toujours aussi fécond dans ses marges audacieuses, étonne chaque année avec des films qui bousculent les doxas de Hollywood. Les meilleurs réalisateurs US d'aujourd'hui renouent avec une veine féconde de la production locale, celle où excellèrent par le passé les Sidney Lumet, John Frankenheimer ou Sydney Pollack, auteurs de films où les lois du spectacle n'étaient pas incompatibles avec l'exercice critique. Six ans après K19 : the widowmaker, Kathryn Bigelow revient avec l'un de ses meilleurs longs métrages. Préparez-vous au choc.
Cinéaste rare spécialisée dans les sujets virils, Kathryn Bigelow continue depuis le début de sa carrière de surprendre. Il faut revenir à ses débuts pour comprendre que si elle est devenue réalisatrice, c’est essentiellement dû au hasard ; et que si elle a explosé avec Aux frontières de l'aube à la fin des années 80 (son meilleur film), c’est aussi grâce à une succession de rencontres heureuses. A l’origine, elle voulait devenir peintre, étudiait les beaux arts à la San Francisco Art Industrie. Le déclic pour le cinéma est venu à 27 ans lorsque qu’elle a l’opportunité de réaliser un court-métrage de 17 minutes : The Set-Up, dans lequel apparaît Gary Busey. Fascinée par ce mode d’expression artistique, elle s’inscrit à l'Université de Columbia, rencontre des gens du métier, dont un certain Monty Montgomery. Ensemble, ils coréalisent un long métrage où le but premier consiste à se faire plaisir. Ensuite, à se faire remarquer. Ce sera The Loveless. Pendant un peu moins d’une heure trente, le film suit des personnages paumés, en plein néant, qui se la jouent Black Rebel Motorcycle Club dans des bleds minables aux Etats-Unis dans les années 50. Un certain Walter Hill a tellement aimé cette audace qu’il a engagé Willem Dafoe pour Les Rues de Feu et permis à Bigelow d’entrer chez Universal où lui-même était sous contrat. Après avoir écrit des tonnes de scénarios voués à l’échec (la faute à une direction qui change souvent), elle rencontre par l’intermédiaire de l’un de ses amis – encore un coup du hasard – Eric Red, le scénariste de Hitcher qui connaissait sa sensibilité pour avoir vu The Loveless. C’est pour cette raison qu’il va lui proposer une première mouture du scénario d’Aux frontières de l'aube. Ensemble, ils vont la retravailler et écrire ce qui restera comme l’une des meilleures variations de l’histoire du cinéma. Avec Hurt Locker, Bigelow prend plusieurs risques. Tout d’abord, celui de passer après Brian De Palma (Redacted), Paul Haggis (Dans la vallée d'Elah/f>) et Ridley Scott (Mensonges d'Etat) qui ont déjà brodé sur la guerre en Irak. D’un film à l’autre, les traitements diffèrent. Par exemple, là où De Palma faisait un remake d’Outrages en mode YouTube pour traduire l’immédiateté et voir ce qui se trame au-delà des images informatives, Haggis montrait comment la guerre métamorphosait des gens ordinaires en monstres féroces. Démineurs apporte une pièce supplémentaire au puzzle, un nouveau point de vue, un éclairage édifiant. Certains à Venise, où le film fut présenté en compétition officielle, se sont légèrement offusqués du fait que Kathryn Bigelow prenait le parti de ne s’attacher qu’au point de vue américain des événements, n’offrant pas de contrepoint en se montrant trop manichéenne dans la représentation de la population Irakienne, et ce en dépit de séquences édifiantes (par exemple, le refus d’un jeune sergent en total dénuement idéologique pour son pays de faire sauter un enfant irakien en sang). Mais ne dit-on pas que les films majeurs sont souvent ceux qui ne font pas l'unanimité?
Romain LE VERN
Avant la cérémonie des Oscars qui aura lieu dimanche soir, la Rédaction d'Excessif.com vous livre son palmarès !