La critique d'Excessif

4/5
Affiche du film Démineurs L'HISTOIRE : Quand le sergent James prend la tête à Bagdad d'une unité de déminage de l'armée américaine, il a très vite fait de surprendre ses subordonnés par son assurance qui flirte avec de la témérité, ne leur épargnant aucune mission dangereuse. Mais alors qu'ils essayent de le raisonner, la ville s'embrasse et plonge dans le chaos le plus total. Forcés de jouer à un dangereux jeu de piste, James et son unité de démineurs se retrouvent au coeur d'une cité où chaque immeuble peut cacher un sniper et où chaque objet peut être piégé...
« C’est peut-être une illusion que de penser qu’en montrant la guerre comme quelque chose de mauvais, cela rendra les gens moins désireux de se battre. Mais je pense que Full Metal Jacket suggère qu’il y a davantage à dire sur la guerre que de déclarer que c’est un mal. […] Nous savons par les souvenirs de guerre que beaucoup d’hommes considèrent leur expérience au front comme la partie la plus vivante et la plus importante de leur existence. »

Stanley Kubrick (dans le livre Kubrick de Michel Ciment – éditions Calmann-Lévy)

THE HURT LOCKER
Un film de Kathryn Bigelow
Avec Jeremy Renner, Anthony Mackie, Brian Geraghty, Guy Pearce, Ralph Fiennes, David Morse
Durée : 2h11

Dans les rues de Bagdad, alors que l’armée américaine continue d’occuper la ville, le quotidien du sergent James et de son unité de déminage, confrontés à des situations où ils doivent constamment être aux aguets s’ils veulent rester en vie…

Mis à part le court-métrage Mission Zero en 2007 (en fait un court publicitaire pour les pneus Pirelli) et un épisode de la série télé Karen Sisco en 2004, on n’avait plus de nouvelles de Kathryn Bigelow depuis son impérial K-19, en 2002. Après 7 années d’attente, on vient donc de découvrir le nouveau tour de force de la plus grande réalisatrice yankee (ex-æquo avec Nancy Meyers me soufflent certains cinéphages pervers) et le moins que l’on puisse dire, c’est que la donzelle, à 57 piges, n’a rien perdu de son punch ravageur et de son intelligence narrative. En plus d’être un gros morceau de tension sur pellicule, son The Hurt Locker est aussi et surtout un véritable projet de mise en scène, à mille lieues des discours moralisateurs et du prêt-à-filmer pseudo-documentaire actuellement en vogue à Hollywood.

Oubliés les soldats existentialistes d’un Jarhead – la fin de l’innocence ou les bidasses instrumentalisés d’un Redacted, tous au service d’un discours édifiant qui sapait constamment leur identité de personnages fictionnels. The Hurt Locker, lui, assume son statut d’œuvre de fiction : il n’a pas de théorie à vous proposer sur la présence de l’armée américaine en Irak, pas de leçon à livrer sur ce qu’il faut penser pour être quelqu’un de bien. Il a juste des êtres humains à vous montrer, en l’occurrence des soldats, qui se débattent au milieu de la mort et du chaos. Et surtout, Bigelow s’attache à nous montrer leur rapport à cet univers dangereux, ramassé dans la citation d’introduction reprise sur l’affiche (« La guerre est une drogue ») et carrément sublimé par une scène finale qui enfonce le clou de manière admirablement grisante. La réalisatrice ne raconte rien d’autre mais le raconte comme aucun autre.


Pour mieux faire ressentir l’addiction aux shoots d’adrénaline que procure le métier de démineur, elle choisit ainsi un protagoniste principal (le sergent William James, une véritable tête brûlée transpirant la testostérone, un personnage totalement bigelowien campé par un Jeremy Renner habité) et déploie autour de lui un univers où l’impression de réel règne en maître. Tourné en Jordanie (à quelques kilomètres de la frontières irakienne) et au Koweït, dans des décors urbains éventrés, avec un soin maniaque apporté aux détails environnementaux, aux costumes et aux divers équipements, The Hurt Locker suinte d’autant plus le vécu et l’immédiateté que pour filmer tout ça, la générale en chef a choisi d’utiliser la manière forte : quatre équipes munies de caméras Super 16 et filmant l’action simultanément.

Soit, à l’arrivée, plus de 200 heures de rushes à monter (un boulot de titan, abattu par le monteur de Sam Raimi), et à l’écran un résultat puissamment immersif qui multiplie les détails et décuple la perception des personnages lors des scènes de déminage ou pendant la monstrueuse séquence des snipers qui surgit en milieu de film (vraisemblablement inspirée du final du Fort Bravo de John Sturges). Ceci n’a pas grand-chose à voir avec l’esthétique documentaire paresseuse qui habille actuellement les trois quarts des séries télé et des films d’action (je fous la caméra sur mon épaule et je trace au petit bonheur la chance) car c’est précisément ici que vient se nicher le projet de mise en scène de Kathryn Bigelow : les longues scènes de tension du film viennent s’intégrer dans un récit décrivant le quotidien plus trivial des militaires à la caserne, voire un quotidien encore plus trivial lors du retour au pays de l’un d’entre eux. Ces séquences presque anecdotiques, filmées plus calmement, décrivent des micro-événements de la vie de tous les jours ou bien s’attardent sur le malaise grandissant de ces hommes d’action contraints de faire un break. Le sergent James, de plus en plus dépendant de sa mission, ira même jusqu’à se coucher avec son casque de protection ou prendre une douche avec son équipement. Très peu dramatisées et relevant presque d’un naturalisme minimaliste, ces scènes sont là pour innerver l’expérience générale du film, pour mieux préparer l’arrivée des morceaux de bravoure. Et lorsque ceux-ci arrivent, le film prend soudain une autre tournure : le temps se dilate, les informations visuelles et sonores se multiplient et s’amplifient jusqu’à saturer le ressenti des personnages et du spectateur. Bref, un véritable fix d’adrénaline, qui transcende la réalité et fait parvenir le sujet à un autre stade de conscience.

Ainsi, le déminage d’une voiture piégée devient une expérience fourmillante de sensations évoquant le danger (le cuir brûlé qui crépite, les avions qui vrombissent dans le ciel, le gravier qui crisse…) et le dégommage d’un sniper en plein désert se transforme en siège interminable où les points de vue se télescopent pour mieux suggérer l’instabilité menaçante de la situation. Dans ces moments-là, Bigelow met le paquet pour nous faire comprendre que la vie est là, que tout peut arriver (dans cette optique, l’utilisation d’acteurs comme Guy Pearce et Ralph Fiennes s’avère particulièrement judicieuse) et que ces hommes sont en train de basculer dans un mode de vie aussi différent qu’enivrant, qui ne les laissera plus revenir en arrière. Le sergent William James ne vit plus que par et pour le danger. Sa drogue à lui, c’est la guerre. Et celle de Kathryn Bigelow, c’est le cinéma. CQFD.

Arnaud Bordas

PS : Programmée initialement pour le 22 juillet, la sortie française de The Hurt Locker a été repoussée en octobre, soit un an après sa sortie chez notre voisin italien, tandis que la sortie américaine a été fixée au 26 juin. Mais qui veut la peau de Kathryn Bigelow ?

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