Véritable triomphe au box-office chinois,
Infernal Affairs sort enfin sur les écrans français. Premier épisode d'une trilogie, rarement un film policier de cette envergure n'aura été aussi prenant et réussi. Tony Leung Chiu-Wai (
In The Mood for Love,
Hero) et Andy Lau (
Fulltime Killer) se partagent l'affiche, aux côtés d'une distribution impeccable.
INFERNAL AFFAIRSUn film de Andrew Lau et Alan Mak
Avec Tony Leung Chiu-Wai, Andy Lau, Anthony Wong, Eric Tsang
Durée : 1h40
Sortie : 01er Septembre 2004Ming (Andy Lau) et Yan (Tony Leung Chiu-wai) sont tous deux issus de l’académie de police de Hong Kong. Le premier connaît un début de carrière exemplaire, multipliant les prix et les éloges de ses supérieurs. Le second, tout aussi brillant, a été choisi par le superintendent Wong (Anthony Wong) pour infiltrer la bande d’un dangereux parrain de la drogue, Sam (Eric Tsang). Le problème vient de ce que Ming est lui aussi un indic, mais pour le compte de Sam. Chaque camp ignorant qui est la taupe de l'autre, la chasse peut commencer…
Andy Lau et Tony Leung dans INFERNAL AFFAIRSPrésenté hors compétition en clôture du Festival du film asiatique de Deauville en 2003 puis à Udine lors de la 5ème édition du Far East Film où il récolta le prix du film le plus populaire,
Infernal Affairs de Andrew Law (
The Stormriders) et Alan Mak (
A War Named Desire) aurait mérité à ce moment son lot de récompenses, à commencer par un Prix d’interprétation pour les deux stars du film, Tony Leung et Andy Lau, qui sont tout simplement impossible à départager ! Certes, le jury des
Hong Kong Films Awards l’a fait quelques semaines plus tard (Tony Leung a été désigné vainqueur,) mais les délibérations ont dû être longues et houleuses.
Rarement, en effet, deux acteurs n’auront aussi bien réussi à partager la première place à l’écran. Le match nul est d’autant plus fantastique que, en dehors du duel classique qui existe toujours lorsqu’un film réunit deux grosses stars et où chacun cherche à tirer la couverture de son côté, le thème même du film est proprement le duel. L'opposition ici est entre un policier qui se sent contraint de trahir son clan (la police) pour venir en aide à un mafioso sans scrupule et, de l’autre côté, un autre policier contraint d’obéir à son supérieur hiérarchique en faisant ami-ami avec le même mafioso sans scrupule. Duel, duquel par définition un seul peut sortir vainqueur.
Andy Lau et Tony Leung dans INFERNAL AFFAIRSInfernal Affairs joue la carte de la confrontation à tout les niveaux. Nous, spectateurs, savons qui est la taupe dans chaque clan. C'est à partir de cette simple idée que le film arrive à nous tenir en haleine, nous poussant dans le stress constant que l'un des deux se fasse prendre. L'aspect dramatique de l'histoire, chacune des taupes est coincée depuis dix ans dans l'autre camp et n'aspire qu'à une vie normale, renforce l'intensité de l'intrigue.
Tony Leung Chi-wai trouve donc ici un rôle similaire à celui qu'il tenait tout juste dix ans plus tôt, dans le classique de John Woo
A toute épreuve : une scène d'ailleurs, la discussion entre Yan et le superintendant, est clairement un hommage (réussi) au film du réalisateur de
The Killer. Plus encore, la crapule que Tony Leung infiltrait dix ans plus tôt était interprété par Anthony Wong... qui joue ici le superintendant ! Si le jeu de Tony Leung impressionne toujours autant, par sa sobriété toute en nuance, la surprise vient d’Andy Lau.
Andy Lau et Tony Leung dans INFERNAL AFFAIRSProducteur du film, il était légitime de s’attendre de la star de
Fulltime Killer à une nouvelle démonstration d’excentricité. Une tactique comme une autre pour se démarquer et faire contraste avec la personnalité de Tony Leung. Mais Andy semble avoir retenu la leçon du film de Johnny To qui avait tourné à l’avantage de son partenaire japonais. En choisissant de jouer le jeu de Tony, c'est à dire sobre et nuancé, il décroche le gros lot, nous surprend chaque seconde, et nous livre ici ce qui constitue tout simplement son meilleur rôle.
Andy Lau et Tony Leung dans INFERNAL AFFAIRSAndrew Lau qui n'avait pas tourné un bon film depuis des lustres revient à son genre de prédilection, le polar, dont il livra un des sommets dix ans plus tôt avec Jacky Cheung (
To Live & Die In Tsim Tsa Tsui). Très malin dans sa construction,
Infernal Affairs est un polar magistral aux fausses allures de série B, qui réussit à installer le spectateur au cœur d’un suspense psychologique d’une rare efficacité. Le sens visuel du cinéaste et de son partenaire Alan Mak (qui signe également le scénario du film et de sa préquelle prévue pour Juillet 2003), associé au talent de monteur de Danny Pang (réalisateur du clipesque
Nothing To Lose / 1+1=0), aboutit à un équilibre parfait entre des plans à la beauté époustouflante (la scène finale sur les toit entre autres) et ceux plus intimistes, destinés à capter les réactions les plus furtives des personnages.
La bande originale signée Comfort Chan très réussie (en particulier la chorale qui résonne aux différents moments clés du film), colle au plus près des images tout en transcendant leur potentiel émotionnel. Prix de la meilleure mise en scène, du meilleure montage, de la meilleure chanson (Andy Lau & Tony Leung dont les carrière respectives de chanteurs sont toujours aussi populaires auprès du public local… De nombreuses catégories où le nom d’
Infernal Affairs mérite à juste titre de figurer en première place. Même les acteurs secondaires sont à l’honneur. Anthony Wong (un prix pour lui également pour son personnage de chef de police aux accents paternalistes vis-à-vis de celui de Tony Leung) en particulier qui se montre très impressionnant en dépit d’un rôle plus court que les autres.
Tony Leung dans INFERNAL AFFAIRSEric Tsang livre une interprétation plus extravertie de mafioso, dans la continuité de
Cop On A Mission, un polar au point de départ assez similaire (Daniel Wu y incarne un flic undercover qui doit faire tomber un parrain de la mafia incarné par Tsang) où il cabotinait beaucoup plus. Coindence ou vif intérêt pour le ''nouveau'' polar de Hong Kong, les droits de remake américains ont été acheté pour les deux films (également pour
The Mission, un incontournable de cette nouvelle vague). Dans
Infernal Affairs, Eric Tsang dégage une inquiétante présence qui contraste fortement avec sa petite taille et sa bonhomie habituellement mises en valeur dans ses films.
Seules les femmes – Sammi Cheng et Kelly Chan - sont laissées pour compte dans des rôles qui se réduisent à des apparitions cameo, destinées à rameuter les fans des deux actrices/chanteuses. On sent dans ces scènes un peu lourdes (surtout le parrallèle entre l'histoire qu'écrit Sammi Cheng et celle que vit Andy Lau concernant sa personnailté instable) que le film lorgne sur le
Heat de Michael Mann. Elles constituent la seule petite déception de ce très grand film, revitalisa l'industrie du ciné HK dont l'année 2002 fût l'une des plus désastreuses en terme de box-office et de qualité, et qui on l'espère redonnera ses lettres de noblesse au film policier chinois dans nos contrées.
Andy Lau dans INFERNAL AFFAIRSCritique par Steve et Abbot
Suspense psychologique et suspense technologiqueOui, Andy Lau méritait le prix d'interprétation pour le rôle de Ming.
L'ouverture - les 30 premières minutes - qui repose sur les techniques d'écoute de téléphones portables au cours de laquelle l'identité de chacun est présentée est remarquable de suspense et d'intelligence.
La découverte progressive par chacune des deux taupes de l'identité de l'autre est très bien faite. Le sommet "psychologique" étant la scène où l'un téléphone à l'autre sans qu'aucune parole soit échangée mais où l'un comprend que c'est l'autre qui appelle à cause du téléphone lui-même. D'un silence paradoxal, ironique au sein de cet univers technologique, nait la compréhension etla communication - du moins le croit-on puisqu'elle n'est qu'apparente. La fin du film renverse cette ébauche de lien et ramène la situation à celle d'une pure sauvagerie par l'irruption d'un "Deus ex machina", un troisième larron qui a compris le jeu de chacun des deux autres. De ces trois-là, il n'en restera qu'un.
Au centre du film, l'idée que le secret protège l'existence : le son comme la parole sont presque plus dangereux que les regards. D'où une paranoia concommittante à la schizophrénie.
Violence essentielle de la mise en scène qui s'exprime davantage par la mise en place des corps et les visages que par de banal combats : il n'y en qu'un vers le milieu du film et il est traité à la Howard Hawks : avec une économie d'effet et une rapidité qui selon le maître américain étaient les deux marques de la vérité.
Le film, quelque part, rend hommage à John Woo et quelque part aussi, le dépasse. Plus de lyrisme mais une sèche, froide et au fond terrifiante efficacité "intériorisée" .
Seule ombre au tableau - encore tout à fait d'accord avec mon camarade - : les deux rôles féminins. Ils sont faiblards. Autre ombre : une certaine perte de souffle et un peu trop de longueur de temps à autre. Mais compensé par de très bonnes séquences et la répétition du même produisant régulièrement de l'autre (le boss filé en voiture contrôlant sa propre filature mais dans deux circonstances très différentes).
Hong Kong, après une période de doute sur lui-même, semble récupérer - esthétiquement du moins puisque économiquement et financièrement, elle est encore dans un certain marasme - et son cinéma devenir franchement réflexif tout en maintenant une absolue efficacité de référence internationale. Le plus bel exemple de ces dernières années en est le prodcuteur-réalisateur Johnnie To (P.T.U. (2003) et THE MISSION comme réalisateur et THE LONGEST NITE comme producteur)...
Le film connaîtra deux suites tournées dans la foulée à Hong Kong, malheureusement d'un tout autre niveau. Martin Scorsese, Leonardo Di Caprio et Matt Damon travaillent de leur côté sur le remake américain prévu sur nos écrans en 2006 :
The Departed.
Critique par Francis Moury