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Interview

La critique d'Excessif

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interview_cinefr L'HISTOIRE : Journaliste réputé spécialiste de l'actualité internationale, Pierre Peters est envoyé par son rédacteur en chef pour interviewer l'actrice la plus populaire du moment, une star de soap et de slasher...
Pour son quatrième long métrage dont il est aussi scénariste, Steve Buscemi change encore radicalement de registre et ouvre une trilogie dont la vocation est de rendre hommage au défunt réalisateur hollandais Théo Van Gogh. Remake du film éponyme sorti en 2003 dans son pays d'origine, Interview met en scène avec virtuosité un duel psychologique finement écrit et brillamment interprété. Steve Buscemi plus imprévisible que jamais.

INTERVIEW
Un film de Steve Buscemi
Avec Steve Buscemi, Sienna Miller
Durée : 1h23
Sortie le 1er août 2007

Exercice passionnant s'il en est, l'interview comporte bien souvent pour le journaliste sa part de surprises, bonnes ou mauvaises, quand elle n'empreinte pas des chemins totalement inattendus, comme de tourner à la rigolade, au dialogue de sourd, à l'affrontement tendu ou au contraire à des réflexions d'une profondeur inespérée. A partir de ce concept, Interview met en place un face-à-face entre un homme et une femme, véritable choc de personnalités issues de deux mondes qui s'opposent a priori radicalement. Pierre Peters (Steve Buscemi) est journaliste spécialisé dans l'actualité internationale et se voit obligé de perdre son temps à interviewer une starlette, suprême insulte que lui fait son rédacteur en chef pour lui signifier qu'il est en échec. Katya (Sienna Miller), star du soap et de slasher, tente vainement d'acquérir une crédibilité en tant que comédienne et se retrouve face à un journaliste qui prend un malin plaisir à lui servir les derniers ragots circulant sur son compte. Pour couronner le tout, la star ne s'excuse pas de son retard auprès de son interlocuteur, lequel n'hésite pas à lui faire comprendre dès le début de l'entretien qu'il n'a même pas pris soin de jeter un coup d'œil à sa filmographie. En résumé, la rencontre est un flop complet. Cet enchaînement de vexations laisse un goût amer aux deux protagonistes, chacun ne se sentant pas estimé pas à sa juste valeur, en même temps que semble naître une irrésistible attraction mutuelle. Le hasard fait bien les choses : un incident dans la rue impliquant Katya vaut à Pierre d'être légèrement blessé, ce qui pousse la jeune femme à l'inviter à son domicile afin de lui prodiguer quelques soins. L'interview peut alors réellement commencer. Entre attirance et hostilité, séduction et cruauté, Pierre et Katya se reconnaissent comme des adversaires dignes l'un de l'autre et plongent dans la spirale du duel.


Personnalité très atypique à Hollywood, Steve Buscemi semble constamment évoluer à contre courant des tendances qui dominent l'industrie. Non seulement l'auteur a su immédiatement imposer sa marque, sa vision et son humour, mais son dernier long, Lonesome Jim, prouvait qu'il n'avait pas peur de malmener joyeusement les valeurs traditionnellement adulées par la plupart de ses confrères. En outre, à l'heure où les majors privilégient le spectacle à grande échelle, Steve Buscemi se satisfait d'un budget de plus en plus rikiki et filme en DV des espaces toujours plus confinés – Interview plante en effet son décor principal dans un appartement. On pourrait croire que l'idée de reprendre le film d'un autre constitue un choix paresseux et amalgamer cette démarche avec la vague de remakes qui déferle depuis quelques années à Hollywood, qui témoigne d'une réelle crise de créativité. On se tromperait. Non seulement Buscemi rend ouvertement hommage à un autre réalisateur à travers une trilogie annoncée, ce qui distingue son film du simple pompage paresseux, mais ce réalisateur n'est autre que Theo Van Gogh, l'homme qui fut sauvagement assassiné par un intégriste islamiste déclaré suite à son métrage Submission (qui abordait de manière polémique la question des femmes dans l'Islam). La démarche est donc loin d'être anodine, même si les thématiques d'Interview n'ont guère de rapport avec l'objet de la colère des intégristes.



Construit selon un dispositif narratif très proche de celui d'une pièce de théâtre, Interview conserve du début à la fin une unité de temps – le film se déroule sur une nuit – et une unité d'action – en l'occurrence la joute verbale qui oppose Pierre à Katya. L'unité de lieu s'avère presque respectée puisque la plus grande partie de l'action se déroule dans l'appartement spacieux de la star, lui-même situé au sommet d'une tour. Dès lors que les deux personnages se retrouvent seuls, chacun déploie progressivement ses armes et cherche à piéger l'autre en guettant les moments où ce dernier baissera sa garde et dévoilera ses faiblesses. Si le mensonge et la comédie ne sont jamais loin, les doutes n'en ressortent pas moins de manière criante, ne serait-ce qu'à travers la première confrontation qui révèle à quel point il est important pour Katya comme pour Pierre de se sentir pris au sérieux. Par le jeu des révélations successives, Steve Buscemi nous invite à nous interroger sur leur passé respectif, à tenter de décrypter le sens caché des mots afin d'entrevoir leur vérité intime.


D'une manière qui semble incontrôlable, les deux protagonistes sont amenés tour à tour à se faire des confidences et à s'infliger des attaques blessantes, en même temps qu'ils ne cessent de se séparer physiquement pour s'entrechoquer ensuite, parfois tendrement, parfois violemment. Car si les dialogues tiennent une place fondamentale dans le scénario, la mise en scène repose aussi sur les échanges de regards et les attitudes corporelles, révélateurs des passions contradictoires qui animent les deux êtres. Le lien malsain qui se crée entre Pierre et Katya, subtil mélange d'attraction et de répulsion, s'exprime aussi à travers leur évolution dans l'espace. Ainsi, Pierre entreprend constamment des actions susceptibles de contrecarrer celles de la jeune femme, envahissant son territoire (physique comme mental, puisqu'il va jusqu'à jeter un coup d'œil à son journal intime), comme pour s'assurer qu'il domine la situation – mais rien n'est moins sûr. De son côté, Katya ne cesse de passer d'une pièce à l'autre, comme si elle peinait à se positionner affectivement par rapport à cet homme qui prend parfois, à ses yeux, des allures de père incestueux.


L'une des réjouissances majeures à la vision d'Interview réside dans l'impression stimulante que tout peut arriver, une impression qui s'installe graduellement. Le jeu de cache-cache auquel se livrent Pierre et Katya prend parfois une tournure un peu too much (les danses un peu répétitives, les corps à corps un peu forcés), mais ces excès trouvent largement leur sens à l'issue de l'affrontement, d'un cynisme déroutant. Interview vaut aussi beaucoup pour ses stupéfiantes prestations de comédiens, entre Sienna Miller, brillante dans le rôle de cette jeune femme déjà usée et désabusée mais d'une intelligence hors normes, et Steve Buscemi, insaisissable mais aussi impressionnant rien que par sa capacité à se diriger lui-même dans un rôle aussi exigeant. On reprochera à Interview quelques brèves baisses de régime, et cela même si les joutes dialoguées restent percutantes la plupart du temps. Steve Buscemi parvient toutefois à éviter toute digression et l'on apprécie à ce titre qu'il ait livré un film concis, d'une durée raisonnable. Un peu moins d'une heure trente au cours de laquelle l'auteur joue sans ménagement avec nos émotions. Admirable.

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