Fervent opposant au régime de George Bush,
Sean Penn semblait avoir mis sa carrière de réalisateur entre parenthèses depuis
The Pledge, en 2001, à l’exception d’un sketch du film collectif
11' 09'' 01 et d’un clip pour
Peter Gabriel. Il revient aujourd’hui avec un Road Movie qui renoue par bien des points avec son premier film,
Indian Runner. C’est l’adaptation d’un roman de John Krakauer intitulé en français
Voyage au bout de la solitude. L’auteur y relate l’histoire vraie de Christopher McCandless, fils prodigue d’un père tyrannique et d’une mère soumise qui largue les amarres après avoir passé son diplôme universitaire et prend la route, seul.Au fil de ce périple à travers une Amérique sauvage peuplée de marginaux, il a beau croiser des gens auxquels il s’attache, il finit toujours par les quitter pour progresser vers son but ultime : le Grand Nord. Pour Penn, plus que jamais, la famille fait figure de nœud de vipères.
Titre :
Bienvenue au Penn ClubInto the Wild
Réalisé par Sean Penn
Avec Emile Hirsch, Marcia Gay Harden, William Hurt, Jena Malone, Vince Vaughn, Hal Holbrook…
Sortie le 9 janvier 2007
Traduit littéralement par En pleine nature,
Into the Wild renvoie évidemment par son titre au chef d’œuvre de Jack London
L’appel de la forêt (Call of the Wild en v.o.), mais aussi à une grande tradition de la littérature américaine dont
John Steinbeck constituerait le point de ralliement. Le film repose sur les épaules d’un acteur encore peu connu, Emile
Hirsch, vu notamment dans
The Girl Next Door,
Les seigneurs de Dogtown et
Alpha Dog. Omniprésent, il porte littéralement le film face à des interprètes souvent beaucoup plus expérimentés que lui, qu’il s’agisse de
William Hurt et
Marcia Gay Harden (ses “parents”),
Catherine Keener ou
Vince Vaughn dans un contre-emploi très convaincant. Un pari réussi pour
Sean Penn qui choisit de morceler sa narration, quitte à annoncer la couleur d’emblée en montrant que son personnage parviendra au terme de sa quête. Il y a dans cette fuite en avant un masochisme déchirant qui nous submerge d’une émotion incroyable.
Face au matérialisme d’un monde dont il refuse les compromissions, après s’être soumis à ses règles jusqu’au terme de ses études, ce jeune homme ni révolté ni dépressif incarne une alternative qui prend un sens très fort dans une Amérique en léthargie. Il convient de préciser que l’action se situe au début des années 90, c’est-à-dire sous la présidence de George Bush… père et alors que l’Amérique vit le traumatisme consécutif à la première Guerre du Golfe. Or on connaît l’engagement politico-pacifiste de
Sean Penn et c’est bel et bien un miroir qu’il tend à ses compatriotes à travers cet itinéraire aussi singulier qu’emblématique. Au fil de ce récit morcelé et des gens que rencontre
Chris McCandless, on découvre peu à peu le sens de sa démarche par son acharnement à refuser les attaches, que ce soit l’amour éperdu d’une jeune fille ou la protection d’un père de substitution. Ce film-là est semblable à un fleuve (il dure tout de même près de deux heures et demie) qui charrierait des émotions, sans jamais tricher avec les sentiments.
Comme beaucoup de Road Movies,
Into the Wild repose sur une succession de rencontres de longueurs inégales et plus ou moins intenses qui forgent le caractère du jeune homme, mais ne contribuent qu’à renforcer sa détermination à aller jusqu’au bout de son rêve. Il y a dans ce personnage qui refuse le cynisme du monde adulte pour en avoir trop longtemps enduré les effets dans son cercle familial quelque chose du héros de L’attrape-cœur, roman culte de
J. D. Salinger dont l’auteur vit en reclus depuis plusieurs décennies.
Sean Penn s’attache à des marginaux et à des parias : des naturistes, des babas cool, un vieil ermite (fabuleux Hal Holbrook), des hommes qui ont choisi de vivre au contact de la nature, parfois même nus, en se détachant résolument de la valeur phare de l’Amérique moderne : le matérialisme.
Ce discours-là sous-tendait déjà des films tels qu’
Easy Rider ou
Thelma et Louise en leur temps. Il atteint ici un absolutisme désespéré et sans concessions qui flirte parfois avec le nihilisme absolu, quand le personnage se retrouve seul dans une carcasse d’autobus. À ce titre, le plan final du film qui nous montre une photo du véritable
Chris McCandless tout sourire est l’un des plus émouvants qu’il nous ait été donné de voir sur un écran depuis longtemps. On pouvait reprocher à
Crossing Guard et même
The Pledge une théâtralisation mélodramatique des sentiments parfois complaisante. En épurant son style, Sean Penn vient tout simplement de signer son plus beau film.