Le dernier film d’Emmanuel Bourdieu, déjà auteur de
Les amitiés maléfiques et
Vert paradis, débarque tel un petit ovni dans le cinéma français de cette rentrée 2008-2009. En effet, ce long métrage intriguant est difficilement classable tant le style et l’atmosphère s’éloignent de notre quotidien cinématographique hexagonal. Un subtil mélange d’angoisse et d’espérance, souvent froid comme la glace, traduit par des acteurs excellents dirigés de main de maître par le metteur en scène.
INTRUSIONSUn film de Emmanuel Bourdieu
Avec Natacha Régnier, Denis Podalydès, Amira Casar, Jacques Weber
Durée : 1h37
Date de sortie : 03 septembre 2008
Lorsque Pauline tombe enceinte de François, un employé de son père, elle ne se doute pas que sa vie va prendre une étrange direction. D’une famille très riche, Pauline se mariera ensuite sous la pression de son père. Mais François demande le divorce peu de temps après, juste avant de mourir.Une histoire à la frontière des styles. Le spectateur est invité dès les premiers plans dans une ambiance à la limite du réel. Sans savoir si l’on rentre dans un film ou dans un concept, l’histoire et la mise en scène, complémentaires, démarrent sur les chapeaux de roues et nous captivent aisément. Ne vous attendez pas à de grandes scènes d’action, Emmanuel Bourdieu fait dans l’efficace. Un scénario simple et une mise scène déstabilisante sont à votre service. Des plans rigoureusement composés se marient sans difficultés à d’autres plans en déséquilibre, où le regard vient soudainement atteindre une dimension supérieure. Le spectateur vit ainsi des petits moments de doutes, une compréhension partielle des évènements, et ne trouve refuge que dans une certaine forme de ressenti. La réalité de ce que l’on montre est mise à l’arrière plan au profit d’une réalité personnelle et intérieure à chaque spectateur.

Si ce style donne souvent des émotions plus profondes que la majorité des films en salle aujourd’hui, il se frotte également à d’autres problèmes. Quand les petits films ne peuvent s’empêcher de faire la morale un peu grossièrement, ce genre de métrage passe souvent très proche de l’intellectualisation abusive.
Intrusions n’échappe malheureusement pas à la règle et se perd à certains moments dans les méandres de l’essai. Ceci étant dit mieux vaut les méandres de l’essai que les banalités moralisatrices déjà bien connues de tous.
Chaque personnage tient sa part du film. Un grand bravo aux acteurs dont le sérieux et le talent transpirent à chaque instant. Jacques Weber est particulièrement charismatique dans son rôle de chef d’entreprise et de père dangereux. Il ne laisse transparaître aucune émotion, seule sa stature, son pouvoir, et sa froideur sont accessibles. Amira Casar est très belle et rentre à la perfection dans son personnage de servante. Elle diffuse d’ailleurs une image assez juste d’une sorte de fantasme. Elle dit oui à tout, elle est belle, l’air presque impénétrable, inutile de préciser qu’elle représente une certaine forme de cet obscur objet du désir. N’y voyez pas là un esprit mal placé, c’est l’une des multiples pistes de compréhension de ce personnage. Denis Podalydès est lui aussi dans un très bon jour. Un bon réalisateur doit pouvoir sortir le meilleur de ses comédiens, c’est un peu le cas ici. Denis Podalydès en mari cocu et amoureux, désorienté, incarne son personnage avec un détachement qui semble celui des grands acteurs. Natacha Régnier, le rôle principal. Comment dire ? Une interprétation dure et pleine de féminité. Son personnage est dangereux, névrosé, et elle l’interprète avec beaucoup de justesse.

Mais tout ça n’aurait jamais vu le jour sous cette forme sans Emmanuel Bourdieu, rendons à César ce qui lui appartient, les acteurs sont entourés, aimés, ça se sent. On peut lire la tension dans les visages, l’émotion de chaque regard, et témoigner d’un moment presque allégorique d’un aspect des relations humaines.
Pour les amateurs de cinéma un peu spécial ou ceux qui trouvent que Lynch va trop loin, pour ceux qui s’intéressent à ce qu’il y a derrière l’écran, c’est le film indiqué. Malgré des moments où les idées sont en perte de vitesse, un petit flirt avec le sur-intellectualisme, l’intérêt reste supérieur à ses avaries. Le style donne au film, qui dépasse finalement son sujet, la dimension qu’il mérite.
Raphaël Neira










