Produit par Warner,
Invasion se présente comme la quatrième adaptation de
Body Snatchers par le réalisateur Oliver Hirschbiegel, célébré pour les réussites de
L’expérience (lutte terrible entre de faux matons et de faux prisonniers dans une prison artificielle) et
La Chute (portrait d’Hitler dans l’Allemagne avant l’année zéro avec des monstres humains et un pays ravagé par la guerre, l’espoir, l’utopie et la lucidité). A l’arrivée, l’une des plus grandes déceptions de l’année.
CINE : INVASION Réalisé par Oliver Hirschbiegel
Avec Nicole Kidman, Daniel Craig, Jeremy Northam
Date de sortie : 17 Octobre 2007
Cinéaste allemand insolent, Oliver Hirschbiegel appartient à cette longue liste de cinéastes européens et indépendants qui se sont cassés les dents en fréquentant la grosse machine Hollywoodienne. Un verdict tout con: les coudées sont moins franches. Bien qu’il essaye d’adopter la progression dramatique de
L’expérience qui partait de bases inquiétantes pour pointer vers un climax d’une intensité extrême, Hirschbiegel se trouve très vite confronté aux contingences d’un genre qu’il ne maîtrise pas ou du moins qu’il traite comme de l’expérimentation. Un peu à la manière de Guillaume Nicloux pour
Le concile de Pierre. De Lynch pour
Dune. De Karyn Kusama pour
Aeon Flux. Dès les premières images de cette variation fantastique des
Body Snatchers, classique a priori indémodable de la littérature de science-fiction, on se surprend à rapprocher le réalisateur germanique du personnage incarné par Nicole Kidman, perdu dans une dimension paranoïaque où il essaye d’échapper au cahier des charges Hollywoodiens (les vilains producteurs étant les vilains extra-terrestres).
A la base donc, un roman de Jack Finney publié en 1955 (
Invasion of Body Snatchers). Dans l’Hexagone, on ne l’a découvert qu’en 1977 sous le titre accrocheur:
Graines d’épouvante avant d’être intitulé des années plus tard
L’invasion des profanateurs afin de coller aux adaptations ciné. Dans le roman comme dans le film, l’histoire reste similaire: des cosses venues de l’espace absorbent l’énergie vitale des humains pendant leur sommeil pour les transformer en doubles anéantis dépourvus d’émotions. Hirschbiegel a déplacé le lieu (Washington au lieu de la petite campagne californienne) en suivant ostensiblement l’axe dramaturgique de Philip Kaufman et donc en proposant une parabole sur la déshumanisation d’une société au conformisme rampant. A travers chaque adaptation de
Body Snatchers, chacun est libre de voir les métaphores qu’il souhaite. Par exemple, dans la version commise par Ferrara, certains ont trouvé un message sur les fléaux (la drogue, le sida). Pour le roman, sorti pendant le Maccarthysme, d’aucuns ont pensé à un message sur le communisme. Et ainsi de suite. Ici, les intentions du réalisateur transparaissent à l’écran: privilégier la sobriété au spectaculaire et distiller une atmosphère doucereuse pour suggérer une contamination insidieuse. Pour peu qu’on y décèle une réflexion sur l’Amérique post-11 Septembre et on obtient un véritable contrepoint à
La guerre des mondes, de Steven Spielberg; le roman de Finney se présentant lui-même comme l’antithèse de celui écrit par H.G. Wells.
Mais tous les procédés utilisés trahissent à chaque instant une vraie lourdeur que ce soit dans les plans répétés sur la bouffe et la boisson comme éléments contaminants, les champs contre champs totalement anesthésiants qui témoignent paradoxalement d’une absence de croyance en ce qui est filmé ou encore les regards menaçants des collègues de miss Kidman qui affichent une mine inquiétante lorsqu’elle essaye de boire son café. Dehors, les quidams ressemblent à des zombies et se regroupent en meute comme s’ils conspiraient. Entre son suspens éventé (aucune surprise, aucune volonté de se démarquer) et ses ficelles grosses comme une maison, le film en tient déjà une couche. La déception vient de l’incapacité du cinéaste à aller au-delà des poncifs. On est loin des penchants subversifs d’un Verhoeven qui aurait manié le second degré et l’ironie cynique pour bousculer toutes les conventions du canevas (pensez aux desseins de
Hollow Man et à la bourrasque de
Starship Troopers). Et in fine on est déçu qu’un réalisateur audacieux comme Hirschbiegel se soit lui-même laissé bouffer par tant de paresse et de facilité. Lui qui a tant crée la polémique en brossant un portrait d’Hitler loin de la représentation sommaire (
La chute) ou même en faisant apparaître le spectre des camps de concentration dans une expérience de rats de laboratoire (
L’expérience).
En dépit du sujet (regarder avec une grosse loupe les forces secrètes qui manipulent les masses), c’est le film lui-même qui est contaminé. Phagocyté. Malade. La preuve: la première version intégralement supervisée par Hirschbiegel n’a pas plu à la Warner qui a fait appel à l’équipe de
V pour Vendetta, déjà spécialiste des projets boiteux (les frères Wacho ont peaufiné l’adaptation d’Alan Moore en remplaçant au pied levé James McTeigue) pour tourner des scènes supplémentaires et injecter plus de nerf à la mollesse générale. En vain. Toute la dernière partie avec Kidman et l’enfant, volontairement allongée, aimerait sans doute évoquer la puissance phénoménale des
Fils de l’homme, de Alfonso Cuaron, en plaçant l’enfant comme espoir de l’humanité. Mais dans ce registre, sans tomber dans le
copycat,
28 semaines plus tard, de Juan Carlos Fresnadillo, s’est révélé plus corrosif et percutant. A la bérézina léthargique, s’ajoutent des acteurs qui ne semblent pas croire en ce qui les anime. Nicole Kidman n’a jamais paru aussi déconnectée d’un personnage en s’illustrant pourtant dans un registre familier (l’incarnation mêlée de la douleur maternelle et du désordre social), Daniel Craig joue les utilités scénaristiques comme les potiches des séries B (inversion des rôles avec Kidman qui reprend un personnage masculin) et Jeremy Northam est plus grotesque qu’effrayant. Tout ça pour dire que c’est carrément en dessous des déclinaisons signées Don Siegel, Philip Kaufman, Abel Ferrara. Et que c’est si peu stimulant qu’on n’a même pas envie de rajouter cette version bâtarde et aseptisée (dont la fin est par ailleurs extrêmement fadasse comparée à celle de Kaufman) à une liste plus qu’estimable.
Romain Le Vern
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