L'HISTOIRE : 1994. Alors que Nelson Mandela se fait élire Président de la République, l'Afrique du sud post-apartheid demeure profondément divisée. Le nouveau chef du peuple, conscient des inégalités économiques et des fêlures raciales, va se servir du rugby pour tenter d'unifier son pays. Avec l'aide du capitaine des Springboks, il entreprend de mener l'équipe nationale le plus loin possible au Championnat du monde qui a lieu dans un an...
Liberté. Egalité. Eastwood.
Pour son trentième long-métrage, Clint Eastwood renoue avec le souffle épique de son dyptique sur la deuxième guerre mondiale réalisé il y a trois ans. Combat il y a, mais cette fois sur le terrain du sport, où le rugby sud africain devient un symbole de solidarité. Le réalisateur contemple la nation arc-en-ciel avec un regard sage non dénué de convictions. Il démontre une fois encore sa faculté à traiter un sujet dense en offrant à la fois un divertissement empli de panache et habité par ses acteurs. Mettant en images une adaptation d'un roman de John Carlin, Déjouer l'ennemi, le cinéaste range les armes et met au placard le personnage misanthrope de Gran Torino pour enchaîner avec un long-métrage où bons sentiments et noblesse du propos s'entremêlent.
D'emblée, le réalisateur installe les fissures ethniques du pays et livre dès le premier plan un contraste d'envergure entre les enfants noirs des bidonvilles et les Afrikaners dans leurs beaux uniformes. C'est sur ce sujet radical et racial, sur ce déséquilibre qui appelle la haine que Clint Eastwood bâtit son histoire et son personnage, en racontant comment ces gens de couleurs différentes vont s'unir pour supporter l'or et le vert du maillot de l'équipe nationale. Il en découle une simplicité dans les fondements du récit mais pas un manque d'émotion. C'est là la victoire du film qui gagne en sobriété en évitant pas quelques points de rupture dans sa forme. A la recherche d'authenticité, l'équipe est allée tourner sur place et donne au film une esthétique aguicheuse et débarassée d'artificialité. Là où la fiction se ternit un peu, c'est dans son côté charity song. Il arrive au cinéaste de manipuler l'audience avec des chansons à la limite de l'incongru qui transforme le film en clip pour Benetton. Nous n'insisterons pas plus sur ce qui ne se décèle que très rarement, au fur et à mesure d'un film qui dégage une aura humaniste exemplaire et doté d'un acteur qui ne l'est pas moins : Morgan Freeman.
Qui pouvait mieux incarner Nelson Mandela que lui ? Avec son sourire de grand sage et ses yeux qui en ont trop vu, Morgan Freeman dévore l'espace et les scènes en outre-mangeur du mime. Posture droite, visage paisible et regard doux, l'acteur rend à merveille les souffrances d'un homme qui a fait la paix avec ses geôliers et demande à son peuple de faire de même. C'est son combat et son interprétation qui anime Invictus (Invincible en latin). A ses côtés, Matt Damon joue les capitaines courage avec conviction et un physique endurci. Plein d'audace mais pas suffisant pour se défaire de l'ombre saisissante de son aîné.
Pour parfaire son point de vue, Clint Eastwood choisit quelques microcosmes pour personnifier les 43 millions de Sud-Africains. Il y a par exemple la famille de François Pienaar, enfermée dans le pessimisme dur de sa figure paternelle. Il y a également ces hommes de l'ombre, bodyguards du Président, blancs et noirs obligés de travailler ensemble pour une cause commune. Le cinéaste fait naître la réconciliation et n'a pas son pareil pour imprimer un rythme dont on ne décroche pas. Il reste ces séquences de rugby qui sont mine de rien une rareté au cinéma. Loin des guerres de tranchées stoniennes de L'Enfer du dimanche, Clint Eastwood lorgne vers les élans de solidarité, de défection et de doute au sein des Springboks. L'énergie et les voltiges de sa caméra permettent de suivre les prouesses des corps à corps dans une harmonie de sueur et de sang. Elle colle aux visages douloureux et n'oublie jamais de capter les formidables ambiances du stade dans des apothéoses sonores. Mais ce que vise l'objectif, c'est cette union qui fait la force, quinze joueurs qui transcendent une nation. Quinze guerriers pour la destinée d'un pays. Liberté. Egalité. Eastwood.
Nicolas SCHIAVI
L'année qui commence fait déjà parler au sein de la rédaction, avec des divergences d'opinions et des joutes verbales enflammées. C'est sûr le mois de janvier au cinéma sera Excessif ou ne sera pas !