L'HISTOIRE : Irène et le cinéaste. Relation forte et en même temps pleine d’ombres. Irène disparaît. Reste un journal intime retrouvé des années après. Une fraîcheur. Une attirance. Un danger. Comment faire un film ? Qui a dit que tout ce qui était minuscule manquait de grandeur ?
Cannes, 2005. Alain Cavalier, cinéaste revenu d’entre les morts, présentait Le filmeur, son journal intime qui regroupait dix ans de sa vie de 1994 à 2005. Son émotion, celle de pouvoir présenter son travail devant des spectateurs qui probablement ignoraient tout de son parcours, était la nôtre. Alain Cavalier : ce nom ne dit peut-être plus rien aujourd’hui. Et pourtant, il est responsable de quelques uns des plus beaux films français (au hasard : Le Plein de super, réalisé en 1976). Cavalier a tout connu (la censure avec L’insoumis, le succès avec Thérèse), ne veut plus rien connaître (ses confessions intimes en vidéo remplacent la fiction), n’a plus peur de rien, sauf éventuellement des actes manqués. La seule femme qu’il a toujours voulu connaître sans jamais avoir pu l’approcher ? Irène, une fée déchue des temps anciens, un style de Léo Ferré, un espoir de cinéma doucement caressé. Et c’est cette rencontre manquée que Cavalier raconte avec pudeur et sensibilité. Comme toujours.
Dans Ce répondeur ne prend pas de message (1979), Cavalier se montrait la tête entourée de bandelettes après un deuil. Dans Irène, réalisé trente ans plus tard, le cinéaste filme ses nouvelles blessures de corps et de cœur. Il veut filmer Sophie Marceau, beauté divine qui ne restera qu’une couverture de journal amoureusement placardée, et raconte avec ses propres moyens une histoire banale, poétique et intime où chaque jour qui passe est un jour de plus. A chaque nouveau film, cet artiste s’enfonce dans un entonnoir de création : plus il creuse, plus il propose du cinéma porté comme la profession de foi d'un ascète libéré des canons esthétiques en l'économie de moyens et de mouvements.
Dans Irène, ouvrir sa boîte de Pandore lui permet (une dernière fois ?) de consigner des images subjectives, de multiplier les notations éparses, d’évoquer les affres de la maladie, de rassembler des pièces de son corps blessé comme les pièces d’un puzzle, de caresser son entourage, de convoquer des spectres d’une époque ancienne pleine de promesses et de filmer les fantômes comme personne. En somme, de partager un moment de vie qui s’éteint. Il y a chez Cavalier la marque d’un accident, un corps blessé, un regard qui revient de loin ; et puis, cette témérité de Rutebeuf qui fait du cinéma comme un remède. Tout ce que cet élégant cinéaste, dans le sillage bricolo-poétique-vidéo de Agnès Varda, raconte est à la fois drôlement triste et tristement drôle, préférant l’impolitesse à la politesse, l’humour au désespoir. Les profanes ne comprendront pas la raison d’un tel panégyrique et n’y verront qu’une babiole minuscule pour happy-few. Mais qui a dit que tout ce qui était minuscule manquait de grandeur ?

Romain LE VERN
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