Voici donc
It’s fine, everything is fine, la seconde partie de la trilogie orchestrée par Crispin Glover après le terrassant
What is it?. D’une insidieuse et choquante beauté.
Avec une certaine dose de licence poétique, Crispin Glover, accompagné cette fois de David brothers, réaffirme son amour des marginaux en donnant dans
It’s fine, everything is fine! le rôle principal à Steven S. Stewart, l’homme handicapé que l’on pouvait déjà voir dans
What is it?. D’un film à l’autre, il n’a pas changé ses objectifs: faire un cinéma offensif, cru et dérangeant. Sauf qu’à l’inverse de son premier opus, il baisse le volume de la musique classique et donne plus d’importance aux dialogues. Ce qui n’obstrue pas les envolées lyriques, les images issues du cerveau, la réflexion sur la différence. Exit donc les visions sur les escargots qui hurlent parce qu’on leur balance du sel. Exit aussi les passages avec les mongoliens. Exit les nombreux personnages secondaires. Glover conserve donc Steven et raconte une histoire autour de la propre expérience de l’handicapé au collège et au lycée où il fantasmait sur les «Cherry blossom girls», filles aux cheveux longs tout en étant sexuellement frustré. Glover explore ce fantasme comme une projection mentale en donnant la possibilité à l’handicapé de concrétiser ces fantasmes via le cinéma. Les visions ne sont dérangeantes que pour ceux qui n’aiment pas que l’on mette un homme moche au lit avec une bombe sexuelle (les filles sont majoritairement décrites comme des prostituées). Encore une fois, c’est un fantasme. Il n’y a pas une volonté de retranscrire une réalité ou de tomber dans les généralités. S’il y a une gêne, elle résulte d’un malentendu en même temps qu’elle témoigne de l’ambiguïté (voulue) générée par la puissance des images.

Sans répéter les effets de style de
What is it? (tant mieux car le film se serait sans doute étouffé dans l’académisme),
It’s fine, everything is fine! commence donc comme un vaudeville Fassbinderien avec une Ingrid Caven meurtrie et divorcée à la recherche du grand amour qui se lie d’amitié avec ledit handicapé jusqu’à ce que ce dernier, trop longtemps frustré, assassine sa fille. Dans le rôle du père de famille brouillé avec l’Ingrid Caven qui fait flipper ses enfants, on retrouve Bruce, le frère de Crispin Glover (la ressemblance physique ajoute à la déroute). D’un point de vue visuel, le second volet se révèle donc très différent du premier. Dans
What is it?, Glover optait pour les surimpressions et une forme très abstraite de cinéma, dépourvu de balises narratives. Dans
It’s fine, everything is fine!, l’identité visuelle est repensée en plans raccrochés et plans larges pour traduire le manque et la solitude. Dans
What is it?, on pouvait se référer à Werner Herzog période
Et les nains aussi ont commencé petits. Dans
It’s fine, everything is fine!, on pense plutôt à un cauchemar Lynchien au pays d’Edward Hopper (
«In heaven, everything is fine!» chantait la femme du radiateur dans
Eraserhead - c’est le mot de passe) avec la séduction plastique, la beauté de surface et le syndrome
Blue Velvet afférent: laideur cachée des beaux, beauté insoupçonné des moches, mélange de la beauté et de la monstruosité, miasmes pathologiques. Mais ce n’est pas si simple.

Après une première partie linéaire, la suite fonctionne de manière absurde et rivalise d’idées et d’intuitions (les deux appartements séparés par un couloir, le jeu sur les couleurs) en suivant l’odyssée sanglante de Steven S. Stewart en criminel sexuel. La frontalité et la radicalité de l’exercice n’hésitent pas à en passer par le gag, le discret burlesque des postures, ni même par les éclairs de provocation (la fameuse scène de sexe non simulée). Mais à aucun moment on sent l’envie de faire dans la gratuité, dans le trash poubelle. Glover aime profondément son personnage d’autant qu’il explique tous ses actes par une pirouette finale assez troublante. Pendant tout ce temps, en virant de plus en plus vers la fantasmagorie, il sait le passage étroit du grotesque au sublime qu’il emprunte depuis le début. Par le traitement de ses personnages, flottant sans cesse entre l’incarnation et le spectral et la construction d’une atmosphère irréelle hantée par des signes étranges, le cinéaste idéalise un fait divers pour le sortir du concret, comme s’il n’y avait de beauté que dans les espaces fantasmatiques de la conscience du protagoniste. Résultat: un film moins immédiatement séduisant que What is it? qui provoquait une adhésion immédiate mais une œuvre plus complexe, plus ambitieuse encore, qui ne révèle sa beauté que progressivement. Au point de marquer encore plus férocement une fois la projo finie. Donc très bon signe et envie pressante de découvrir le troisième volet baptisé It’s mine.
Romain LE VERN