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Je Suis Un Cyborg

La critique d'Excessif

0/5
imacyborgcine L'HISTOIRE : Internée, Young-goon est persuadée d’être un cyborg. Elle refuse de s’alimenter préférant sucer des piles et parler aux distributeurs automatiques.
Il-Soon pense que tout va bien ! Grâce à son pouvoir qui lui permet de voler les qualités des gens qu’il observe, il est le seul à la comprendre. En tombant fou amoureux d’elle, il va tenter de la ramener à la réalité…
Après une remarquable trilogie sur la vengeance qui a impressionné, estomaqué et disputé les clans cinéphiles (dans l'ordre, Sympathy for Mister Vengeance, Oldboy et Lady Vengeance), Park Chan-Wook renouvelle sa grammaire cinématographique avec Je suis un cyborg (I’m a cyborg but that’s ok), projet pas fastoche qui assure la faculté du cinéaste à rebondir de film en film. Cela nous ramène à l’époque de Joint Security Area où personne ne pouvait prévoir qu’il réaliserait par la suite un Sympathy for Mister Vengeance diamétralement opposé. Changement de cap donc avec une fable déroutante sur deux doux dingues qui surabonde de détails, de digressions, de personnages, de circonvolutions, de figures, de chats, de gags, de masques de lapin, de bizarreries, de parties de ping-pong. Avec du souffle et du rêve à revendre.

JE SUIS UN CYBORG
I'm a Cyborg but that's OK
Un film de Park Chan Wook
Avec Im Su-Jeong, Rain, Kim Byung-Ok, Oh Dal-Su, Yu Oh-Jeong, Park Jun-Myun
Durée : 1H45
Sortie : 7 Novembre 2007


Expérimentateur fougueux adulé et détesté avec la même outrance qu’il compose ses films gargantuesques, Park Chan-Wook a visiblement compris que Lady Vengeance devait être la fin des intrigues Shakespeariennes romantiques où des personnages de rien se bastonnent avec un marteau (Old Boy) ou se prennent les pieds dans la loi du Talion (Sympathy for Mister Vengeance). Un de plus, et il courrait le grand risque de se faire traiter de tous les noms d’oiseaux par ceux là même qui l’avaient soutenus depuis ses débuts jusqu’à son controversé avant-dernier film. Mais ce n’est pas pour autant qu’il va doser les émotions et se ranger lâchement dans le divertissement mâché. Quitte une nouvelle fois à se faire éreinter par les vieux grincheux qui ne voient dans son style que de la retape et de la boursouflure. Je suis un cyborg est donc un nouveau machin inclassable, totalement kitsch, bouillonnant de sérénité pastelle et rayonnant comme un chant d’oiseau à l’aube. Du presque jamais vu qui en met plein la vue pour peu qu’on ne soit pas familier avec l’univers foutraque du réalisateur. Au centre de ce joyeux bordel, le cinéaste énervé du matin calme n’a rien laissé au hasard en prenant comme personnages principaux deux vrais timbrés: Young-Goon (Im Soo-jung, découverte dans Deux Sœurs), une demoiselle persuadée d’être un cyborg et Il-Soon (Rain, star de la pop sud-coréenne inconnu chez nous), un gars plutôt brave convaincu d’avoir un don lui permettant de voler les qualités des gens qu’il observe. Bon sang mais c’est bien sûr! Après un démarrage proche de la niaiserie manufacturée (on dira merci au vilain générique de début), on finit par comprendre les intentions de Park Chan-Wook qui a simplement voulu faire une pause récréative pas bien méchante et signer un film «léger» que les enfants de l’âge de sa fille pourraient regarder sans se faire enguirlander par mamie. Seulement chez lui, «le film pour enfants» prend une dimension Gilliamesque non exempte d’une certaine noirceur et/ou d’un sens de l’humour mordant dont seuls les adultes se délecteront. Avec son univers au futur antérieur presque hors du temps où toutes les cultures et les folies se brassent gaiement, Park joue sur tous les tableaux et tous les publics sans sacrifier une idée sur l’autel de la bonne morale consensuelle.


On peut trouver ça frustrant comme totalement revigorant parce qu’on ne sait jamais si Je suis un cyborg est un film mineur, un gros bluff, une bourrasque esthétisante, une claque dans la gueule, une régression enfantine. Pendant près de deux heures, on ne sait pas sur quel pied danser. On imagine tout, et surtout le pire. A l’arrivée, il s’agit d’une fantasmagorie où mélancolie et fantaisie se disputent, à ranger parmi les films les plus dépaysants au monde (on comprend aisément le prix très spécial que le jury du dernier festival de Berlin lui a été décerné et la déroute de ses premiers spectateurs). D’un bout à l’autre, le résultat se veut équivoque, bordélique et pas épuré pour un sou. Ça manque tellement de rigueur et ça bouscule tellement les bienséances que ça en devient irrespectueux, drôle, iconoclaste, jouissif, insolent. Unique, ce qui n’est pas un mince exploit tant, aujourd’hui, dans notre chère industrie cinématographique et chez nos cinéastes obligatoires, copier sur son voisin est devenu un péché véniel. PCW a donc les couilles d’imposer ce qu’il veut au moment où il veut, quitte à gueuler plus fort que les autres. C’est d’ailleurs là qu’est l’embranchement: entre ceux qui rentreront sans peine dans sa fable de BD survoltée et ceux qui s’y baladeront en se sentant prisonniers d’une armada d’effets très spéciaux et d’histoires sans fin. Quel que soit l’itinéraire, l’expérience vaut le détour.


A la lisière de la complaisance dans son dernier vestige ensanglanté, Park Chan-Wook a visiblement compris qu’il était papa. Pourtant, si la trame narrative paraît extrêmement simple (un homme et une femme blessés s’aiment dans un hôpital psychiatrique), elle est complexifiée par le traitement qui adopte un point de vue de malade au propre et au figuré. Pendant une première heure, Park introduit tellement d’individus azimutés (une obèse accro à l’électrostatique, un jeune homme qui se croit attaché à un élastique, une lolita j-pop rococo qui s’imagine dans des clips tyroliens tournés en Suisse) que l’on est moyennement sûr de se souvenir de chacun d'eux une fois sorti de la salle. Cela dit, on ne peut que s’enthousiasmer d’une telle ambition pour son public et rendre hommage à tant d’exigence. La vérité, c’est que PCW construit ses films pour qu’ils soient vus et revus jusqu’à la fin des temps. Certains diront que le pépère a les chevilles qui enflent; on leur rétorquera que rien ne vaut une bonne crise de rire pour éviter de se prendre trop au sérieux. Or, s’il se prenait au sérieux, Park ne brusquerait pas les repères temporels, n’agiterait ses personnages comme des pruniers, ne s’attacherait pas à une héroïne cyborg aux sourcils blonds qui sucent des piles et ne proposerait pas des itinéraires scénaristiques aussi branques.


Ici, à défaut d’une surprise finale poignante (Joint Security Area) ou manipulatrice (Old Boy), le film, artificiel sans être artificieux, semble fragmenté en longs pans nourris de trouvailles farfelues. Toutes les audaces sont autorisées quitte à insulter le bon goût: tourner les pages d’un livre fleur bleue qui montre des dessins de psychopathe, montrer un rapetissement, emprunter le dentier d’une mère-grand, faire grimper les antennes de l’amour, se moquer des matous (à l’origine, une dérive déconnante autour du chat du réalisateur). Pas la peine de chercher à comprendre le pourquoi du comment (où sommes-nous? Qui sont-ils? Où va le film? Où sont passées les gazelles?). Même si, pour la première fois chez Park, la petite mécanique fonctionne à double tranchant. Le contenu foisonne avec une telle maniaquerie et un tel soin obsessionnel du détail qu’il peut provoquer l'effet inverse: l’écoeurement voire l’indigestion. Quoiqu’il en soit, c’est le traitement visuel (décors, éclairages, cadrages, ralentis, accélérés, snorry-cam, split-screen) qui domine. On citera parmi les grands moments du film des scènes de tuerie fantasmées – dont une, saisissante, en plongée – où la femme-cyborg dans un état second dégomme tout le staff médical à sa portée.


Plus il avance, plus on a l’impression que PCW prend des risques, conscient de ses propres limites. Avec cette envie qui le caractérise d’en offrir plus dans un élan de générosité et un désir de reconnaissance. Je suis un cyborg doit être vu comme son oeuvre la plus audacieuse. Une réussite moins définitive que Joint Security Area et Old Boy (ses deux meilleurs) qui s’explique beaucoup par une prolifération des sources constituant à la fois une qualité et une limite. L’énergie elle-même proliférante du film finit par se retourner contre lui à tel point qu’on sort de la projection en se demandant comment, après un tel déploiement, le cinéaste pourra aller plus loin dans ses recherches. Pourtant, et c’est là que naît la vraie bonne surprise de ce film, tous ces artifices clinquants que certains n'hésiteront pas à qualifier de «tape à l’œil» s’effacent tout doucement pour laisser émerger les stigmates d’une maladie pas drôle et plonger dans les arcanes d’un passé mouvementé. Je suis un cyborg contient l’essence même d’une œuvre schizophrène. Avec d’un côté une histoire d’amour romantique où deux amants mystérieusement connectés font leur propre film parano dans leurs têtes; et de l’autre, une succession de saynètes surréalistes qui contribuent à la magie de cet objet terriblement inventif, hanté par la Jeunet & Caro’s touch pour son côté bricolo novateur et les travaux de Michel Gondry pour les projections mentales du tonnerre. Du tonnerre de Dieu.

Romain Le Vern



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