Je te mangerais est un cri d'amour déchirant envers la musique classique, doublé d'une incroyable acuité à cerner le malaise psychologique d'une jeune femme cloisonnée dans une misère affective aliénante. On ne ressort pas indemne d'un tel film qui réussit à mettre à nu ses deux interprètes principales : Judith Davis (la révélation du film) et Isild Le Besco (à la beauté toujours aussi savoureusement inquiétante). Prisonnières dans une relation dominée/dominante, leur jeu est magistral et prend littéralement à la gorge. Aussi déstabilisant qu'enivrant,
Je Te Mangerais désarme le spectateur, la réalisatrice Sophie Laloy nous offrant pour son premier film une belle leçon de cinéma.

Pourtant,
Je Te Mangerais plante son décor dans un univers commun à une majorité de productions françaises, avec ses personnages tous aussi beaux les uns que les autres. Ils appartiennent inévitablement à la classe moyenne, voire aisée. Seul changement notoire, le film troque le sempiternel décor des appartements parisiens pour ceux de la ville de Lyon. Mais rien de véritablement original. On découvre la jolie et pimpante Marie qui vit en banlieue lyonnaise. Elle doit laisser "sa famille chicorée" pour vivre à Lyon et y étudier le piano au conservatoire. Ses parents n'ayant pas les moyens pour lui payer un loyer, ils s'arrangent avec Emma, une amie d'enfance de Marie qui vit seule dans un vaste appartement au cœur de Lyon. Depuis la désertion de sa mère et le décès de son père, Emma est solitaire et se réfugie dans ses études de médecine. Marie va devoir se plier aux règles drastiques de cette troublante colocataire…
Les premières minutes du film ne nous révèlent en rien le calvaire que va subir la belle Marie.
Je Te Mangerais bascule et prend une tournure dramatique lorsque, au fil des jours, Emma va se montrer de plus en plus entreprenante, bouleversant la jeune Marie. La promiscuité de ces deux jeunes femmes sous le même toit va finir par les troubler au point qu'elles finissent par succomber au fruit de la tentation. Un rapport pervers va alors s'instaurer entre les deux jeunes femmes, débouchant sur une relation bouleversante où le désir et la répulsion formeront un couple pulsionnel des plus troublants.

Le film repose sur un trio envoûtant et enivrant formé par Marie, Emma et la musique. Marie, interprétée par la sublime Judith Davis, joue et jouit d'une plastique indolente avec son visage tendre et glamour, sa silhouette fine et lascive, son regard naïf et pénétrant. Autant d'atouts auxquels Emma ne peut résister, focalisée sur la bouche pulpeuse et sucrée de Marie, alors que celle-ci ne cherche qu'à se perfectionner au piano et avoir des amis. Marie réussit tant bien que mal à s'échapper de l'emprise d'Emma grâce à son amour inconditionnel pour la musique classique. Son jeu est touchant et attachant en adolescente ingénue, malhabile et nuancé. Cependant, Emma va profiter de l'innocence de Marie pour satisfaire ses besoins, tant affectifs que sexuels.
Sophie Laloy réussit admirablement à déployer une palette d'émotions et de sensations qui rendent ses personnages crédibles et attachants. À l'opposée de Marie, on retrouve Isild Le Besco toujours aussi envoûtante qu'inquiétante dans la peau d'une jeune femme en proie avec une solitude maladive. Un mal-être intérieur qui rejaillit par sa possessivité et son attirance pour sa colocataire. Emma exerce une emprise ambiguë qui cloisonne Marie dans une relation malsaine. Dérangeant, le personnage d'Emma fait preuve d'un côté effroyable qui tétanise. Non pas que la réalisatrice succombe à une monstration à outrance de cette déviance brutale, au contraire, Sophie Laloy travaille l'image et le son de sorte qu'il transpire d'Emma une sensualité machiavélique, autant fascinante que repoussante.

Sophie Laloy n'a pas fait ses premières armes en tant qu'ingénieur du son pour rien. Outre le fait de posséder une B.O. des plus remarquables, les musiques ne sont pas là uniquement comme accompagnement au film : elles illustrent les états d'âme de Marie et le chaos intérieur qui la ronge. Le plus incroyable est évidemment la manière dont Marie peut les interpréter : plus elle arrive à maîtriser et à comprendre un morceau (surtout le Chiarina et Chopin extrait du Carnaval de Schumann), plus elle affine son doigté et sa musicalité. En structurant ses émotions et ses pulsions, Marie arrive à prendre du recul et à s'affirmer. Elle se met à refuser les avances sexuelles d'Emma en lui tenant tête.
Le plus troublant étant évidemment la manière dont est traitée la relation amour/haine entre les deux femmes. Jamais manichéen, leur échange est abordé avec une justesse rare. Marie souffre du rapport de force imposé par Emma qui l'oblige à se donner à elle. Sa candeur virginale et sa naïveté jouent contre elle, Marie succombant au charme d'Emma une fois que celle-ci s'abreuve à l'estuaire de ses cuisses. Or, là où la réalisatrice dépasse le simple jeu de dominant/dominé, c'est dans la manière dont elle fait évoluer cette relation déchirante et perverse. On comprend rapidement qu'au sein de ce couple, le personnage qui domine est celui qui fait souffrir l'autre.

En proposant un univers sonore à la fois bouleversant et enivrant, la réalisatrice convoque des images à la beauté charnelle renversante que l'on doit au directeur de la lumière Marc Tévanian. Il réussit à capter au plus près la sensualité de ces deux femmes, ainsi que celle des doigts de Marie à l'affleurement des touches du piano. Entre Pascale Ferran et Catherine Breillat, Sophie Laloy nous fait goûter du bout des yeux la volupté des corps et la saveur charnue des notes de musique.
Je te Mangerais est un récital intime en forme de requiem bouleversant sur une relation perverse dont il est difficile de ne pas être troublé.