Juillet 2006, le Liban est en guerre, une guerre qui vient briser tous les espoirs de paix avec le pays voisin, Israël. Face à cette situation, que peut le cinéma ? Les réalisateurs Joana Hadjithomas et Khalil Joreige la posent aux spectateurs mais également à une actrice, l’une des icônes de l’histoire du cinéma, Catherine Deneuve. Lors d’une courte visite à Beyrouth, ils l’invitent en compagnie d’un acteur libanais, Rabih Mroué, à visiter le sud du pays, là où l’on verse sur les abords de la mer, tous les décombres de la ville blessée par les bombardements. A la fois documentaire et fiction, certains plans sont retournés et les dialogues préparés, le film tente d’investir un territoire de l’entre-deux, un territoire incertain sans véritable trajectoire ni réponse.
JE VEUX VOIRUn film de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige
Avec Catherine Deneuve, Rabih Mroué
Durée : 1h15
Date de sortie : 03 décembre 2008
Je veux voir se veut un essai sur la nature même du cinéma, qui traite à son habitude le réel en fabricant du faux, mais pas seulement. Dans un pays qui ne cesse de reposer un genou à terre alors qu’il semble se sortir du chaos, les deux jeunes cinéastes doutent de l’avenir pour la première fois. A leurs yeux le futur s’assombrit à nouveau pour eux et ceux de leur génération. Face au conflit, aux bombardements, aux innocents tués, ce film est comme une réaction aux questions qu’ils se posent. Tourner dans un Liban sans attendre, non pas pour témoigner de ce qui s’y passe à la façon des télévisions qui suivent chaque micro-événement avant de repartir aussitôt, mais bien au contraire plutôt dans une durée, une unité de temps, celle d’un voyage en voiture.

Ce voyage, Catherine Deneuve l’effectue avec son homologue libanais, Rabih Mroué. Si leur profession les rapproche, tout le reste les sépare. Catherine n’a jamais mis les pieds au Liban, Rabih y a grandi. Elle ne parle pas l’arabe, le français de Rabih est suffisant mais l’on sent qu’il ne peut tout exprimer qu’à travers sa langue maternelle. Elle fume cigarettes sur cigarettes, il semble plus calme et plus posé. Elle pose les questions, il y répond. Un face à face en quelque sorte unilatéral, qui pose d’emblée un déséquilibre à la fois éprouvé par l’actrice mais aussi par les spectateurs, ceux qui ne connaissent rien du Liban tout du moins.
Le film effleure la condition du Liban par la constatation, celle que fait Rabih de son village natal et d’où il ne reconnaît rien, pas même le chemin qui menait à la maison de sa gand-mère. Perdu au milieu des ruines, il est, lui, perdu dans son pays. Catherine Deneuve paraît elle aussi perdue, mais dans un pays dont elle ne connaît rien. Passive, elle ne cherche que Rabih plutôt que de se confronter aux traces d’un village rasé. Le fossé qui sépare les deux protagonistes ne peut pas être comblé, lorsqu’elle voit les immeubles éventrés de Beyrouth, la seule question qui lui vient à l’esprit est pourquoi ne les ont-ils pas rasés pour en reconstruire de nouveaux ? Logique pragmatique et fonctionnelle d’une occidentale n’ayant jamais connu de conflit et qui ne mesure pas ce que trente années instables peuvent infliger à une communauté.

Le statut flou du film n’arrange en rien sa lecture. Certaines scènes et dialogues répétés instaurent le doute dans l’imaginaire et la réflexion du spectateur car, à partir de là, comment démystifier chaque scène, chaque plan, chaque dialogue, chaque son. A jouer avec quelques scènes de fiction, c’est tout le film qui bascule dans un déséquilibre non identifiable. Ce que je vois est-ce la réalité ? Ce qu’ils se disent n’est-il pas répété ? Le spectateur devient alors suspicieux et cesse de suivre les deux protagonistes pour ne se concentrer que sur ce double statut. La séquence de la voiture sur les mines, les tractations avec l’ONU, l’interdiction de filmer un certain bâtiment, toutes ces séquences perdent de leur force à l’idée qu’elles sont éventuellement fictives. Une seule scène échappe à cette agaçante constatation, celle des déchets et des ruines déposés en bord de mer. Rabih parle alors justement de « ville échouée sur la mer », d’une « ville qui repose silencieuse et muette ». Ici l’image et le son échappent comme par miracle à la réalité et à la fiction pour investir totalement le territoire de la réflexion, celle d’un pays dévasté qui n’a plus que ces traces du passé pour se définir. Mais Catherine a t-elle tout vu au Liban ? Non, elle n’a rien vu au Liban, et nous non plus.
David A.