Une quadra à la dérive devient kidnappeuse et se retrouve en cavale un peu malgré elle. Ainsi peut-on dériver de façon lapidaire le deuxième long métrage de cinéma d’Erick Zonca, dix ans après
La vie rêvée des anges et un détour télévisuel avec
Le petit voleur, une autre réussite.
JULIAUn film de Erick Zonca
Avec Tilda Swinton, Kate del Castillo, Saul Rubinek, Aidan Gould
Durée :2h20
Date de sortie : 12 mars 2008Il faut dire que même si
Julia dure deux heures et demie, son intrigue est nettement moins importante que la personnalité de son interprète principale, Tilda Swinton. En effet, l’ex-égérie de Derek Jarman ne joue pas son rôle, elle le dévore. Cette Julia, c’est elle, comme la Gloria de John Cassavetes se confondait avec Gena Rowlands. La comparaison n’est d’ailleurs pas fortuite. Il y a beaucoup de points communs entre ces deux femmes encombrées d’un enfant qui n’est pas le leur et la façon dont elles sont filmées. Au point que le scénario en vient ici à se dissoudre dans sa mise en scène car il ne constitue de toute évidence qu’un prétexte narratif. Zonca préfère se focaliser sur une situation et en observer toutes les péripéties. Chez lui, ce sont les personnages qui priment. Du coup, quand un coup de théâtre inattendu se produit aux deux tiers du film, il nous entraîne ailleurs et on en vient à regretter que Zonca ne lui accorde pas plus d’importance. Comme si ce rebondissement inattendu portait en lui la matière d’un autre récit avorté.

Julia est ce qu’on appelle un Road Movie, à savoir un film qui avance en accompagnant ses protagonistes. C’est sans doute aussi un thriller, en raison de son point de départ, et peut-être également une étude de mœurs, dans la mesure où Zonca accorde une attention particulière à ses personnages, même si c’est toujours par rapport à celui qu’incarne Tilda Swinton. Il ne la lâche jamais et il a raison, car c’est elle qui donne son souffle à ce voyage au bout de l’enfer. Ici intervient un élément fondamental : le décor. En effet, le film se déroule aux États-Unis et au Mexique, c’est-à-dire au carrefour de deux mondes. En traversant l’Atlantique, Zonca a suivi la voie de cinéastes européens comme Michelangelo Antonioni avec
Zabriskie Point ou, plus près de nous, Bruno Dumont dans
Twenty nine Palms, qui ont souhaité goûter au parfum d’une autre terre dont les grands espaces appartiennent à l’imaginaire de n’importe quel cinéphile. Il ne s’agit pour lui ni de profiter des ponts d’or qu’aurait pu lui offrir Hollywood après le succès international de son premier film, ni même de tâter du charme du cinéma indépendant tel qu’on le célèbre au Festival de Sundance.
Erick Zonca se fait une très haute idée du cinéma. C’est pourquoi il a pris son temps. En revanche, la durée de son film est organique. Elle est dictée non par le sujet, que d’autres auraient ficelé en quatre-vingt-dix minutes, mais par le rythme qu’il imprime à chaque séquence, notamment par sa façon de diriger Tilda Swinton. Celle-ci peut ainsi investir son rôle avec une intensité rare, sans se contenter de jouer une partition déjà écrite. Du coup, les plus belles scènes sont celles au cours desquelles elle se livre totalement. Le revers de cette méthode, c’est que ses partenaires ne disposent que des miettes, y compris son jeune partenaire, en fait relégué à une fonction subalterne, ce qui n’était pas le cas dans
Gloria, par exemple. Comme dans
La vie rêvée des anges, qui avait valu un double Prix d’interprétation cannois à Elodie Bouchez et Natacha Régnier, Zonca marque son territoire cinématographique par l’excellence de sa direction d’acteurs et surtout d’actrices.
Même si Tilda Swinton est omniprésente et semble vampiriser le film, qu’elle soit séduisante ou plus ordinaire, comme c’est le cas de n’importe qui dans la vie réelle, c’est toujours à travers son personnage. Jamais sous l’effet du cabotinage d’une comédienne livrée à elle-même. Zonca a simplement l’instinct de la laisser s’exprimer au sein d’un espace cinématographique qu’il a lui-même balisé avec soin, même s’il dépasse celui traditionnellement dévolu aux comédiens quand ils travaillent en studio, en huis clos ou dans le cadre d’un découpage plus serré. Du coup, quand l’intrigue reprend ses droits et que survient un coup de théâtre inattendu au bout de deux heures de projection, le rythme a tendance à s’emballer de façon un peu artificielle. Or, tout l’intérêt de
Julia réside précisément dans ce portrait de femme sublimé par une interprète au sommet de son art. Pourvu qu’Erick Zonca ne nous fasse pas encore attendre une décennie avant de découvrir son opus suivant. Le cinéma a trop besoin de personnalités de sa trempe.
Jean-Philippe Guerand