Kill Bill est le quatrième Film de Quentin Tarantino en tant que réalisateur. A la faveur d’une "banale" histoire de vengeance, le metteur en scène de
Pulp Fiction, transporte son univers au cœur de plusieurs genres qu’il affectionne, s’en approprie une fois de plus les règles, et signe là le premier volume d’un film atypique.
On entend quelqu’un qui respire, un visage déformé par les coups, le noir s’est teinté de blanc et de contraste, un visage apparaît. C’est une femme qui visiblement vient d’être battue : Une main qui tient un mouchoir tente avec « amour « d’effacer les traces des coups portés Le personnage reste dans l’ombre, mais la broderie du morceau de tissus maculé de sang laisse entrevoir quatre lettre B.I.L.L. A peine a-t-elle le temps de lui dire que c’est son bébé qu’elle porte que le mouchoir à disparu et qu’une arme l’a remplacé. Le coup part.
La mariée, "The Bride", n’est pas morte. Elle passe quatre ans dans le coma et à son réveil n’a plus q’une idée en tête : tuer Bill et ceux qui l’ont massacrée le jour de son mariage.Cela fait déjà un moment que
Kill Bill nourrit notre envie. A grand renfort de nouvelles truculentes, de tournages repoussés, en passant par des changements de casting étonnants. Le quatrième film de Tarantino occupe notre cœur de fans depuis des mois au rythme de palpitations détonnantes, laissant présager de sa part un monument cinématographique incroyable. On ne compte plus les bonnes et les fausses nouvelles les rumeurs plus ou moins fondées, les bandes annonces qui nous entraînent dans trois directions "cinématographiques" différentes, une bande originale incroyable, immédiatement suivie du bouquet final : un film scindé (coupé ? déchiré ?) en deux parties. Le propos n’est pas d’en décortiquer la montée en puissance, ou d’en souligner un aspect marketing (bien moins important que dans d’autres films) mais de mettre en exergue le décalage entre ce que Tarantino nous laissait présager, et ce qu’est au final
Kill Bill. Tarantino a si bien manœuvré que notre esprit s’est laissé emporter dans des contrés que Kill Bill Volume 1 ne fait qu’effleurer. C’est avant tout un remarquable prologue a l’intérieur duquel Tarantino "iconise" chaque personnage dans un univers étouffant, froid et malsain. Il ne reste pas grand-chose de la première bande annonce (début janvier 2003), et de ce montage frénétique qui laissait supposer un film jouissif dans ses combats, furieux dans son discours et une représentation de ses personnages délicieusement "héroïques".
Kill Bill raconte l’histoire d’une femme trahie par ses amis et un homme qu’elle a aimé. Le jour de son mariage, Bill et un Détachement Internationale de Vipères Assassines, composé de quatre membres, massacrent les mariés et leurs invités. La mariée, The bride (Uma Thurman), ancienne membre du groupe sous le nom de Black Manba, n’est pas morte. Elle se réveille après quatre ans de coma, avec une seule idée en tête : se venger.
Tarantino ne s’écarte pas de ce précepte de départ d’un bout à l’autre de son long métrage pour se focaliser sur ses personnages, et leur réputation. Bill est au centre de cercles de sangs dont The Bride élimine méticuleusement un par un les éléments qui la rapprochent de sa cible. Bill est une main ornée d’une bague sur un mouchoir brodé à son nom, cette même main qui tient une arme a feu, un sabre et caresse un visage. C’est aussi une voix dont le timbre et la diction ne laissent passer aucun trouble. The Bride est l’ange exterminateur qui suit une logique de vengeance, que rien ni personne ne semble pouvoir arrêter. Elle n’a jamais peur, n’exprime pas ou si peu d’émotion, et plus elle avance vers son destin plus sa solitude est grande. Tarantino ne fait s’exprimer ses personnages que dans un langage esthétique intime. Une chambre d’hôpital, un grenier, le coffre d’une voiture. Les extérieurs sont rares et sont propices à appuyer l’isolement de The Bride.

Ainsi la scène où elle apparaît chevauchant une moto dans une ville : il fait nuit et elle est casquée. Quand elle est dans un restaurant bondé, elle est seule accoudée au bar. Quand elle rencontre un personnage clé de l’histoire, c’est la langue qui est une barrière. Le seul élément avec lequel elle entretient une relation affective forte, la seule chose sur laquelle elle peut compter, se fier, c’est son corps : elle est réveillée par une piqûre de moustique, elle a la notion du temps passé rien qu’en regardant la paume de ses mains, elle retrouve ses sensations corporelles en lui parlant. Et c’est ce même corps meurtri, mutilé qui est l’instrument de sa vengeance et ceux des ses ennemis deviennent ses trophées. On ne peut que se raidir à la représentation qui en est faite par Tarantino. Il ne nous laisse pas le loisir de s’attacher à elle, de la connaître. Il va jusqu'à utiliser un "Beep" sonore pour qu’on ne puisse pas entendre son nom quand un protagoniste le prononce. La vengeance qui est au cœur de l’intrigue n’est reconstituée que par le prisme de The Bride (le montage n’est pas linéaire), favorisant un peu plus cette iconisation et cette réputation des personnages comme véritable moteur narratif du propos de
Kill Bill Volume 1.

Ainsi le passé de O-Ren Ishii (Lucy Liu), une des Vipères Assassines, est raconté par The Bride lors d’une séquence de Jap-animation, et complètement justifié dans la narration. Quand ce n’est pas l’utilisation du ralenti et de la musique qui assoit un peu plus cet aspect. La partition musicale n’est pas seulement un habit soigné utilisé par Tarantino pour donner du rythme ou de la texture à ses images, mais aussi un véritable acteur de l’intrigue qui élève un peu plus ses personnages au rang de mythe. On n’en saura pas plus dans ce premier volume sur les tenants et les aboutissants de cette implacable vengeance déterminée par le personnage principal. Tarantino ne brouille pas les pistes, il n’en donne pas. Qui est Bill ? Pourquoi a-t-il voulu éliminer The Bride ? Qui est-elle ? Une seule chose est sûre : ceux qui ont participé à son élimination la respectaient. Tarantino a décidé d’arrêter son film à un moment où la situation prend une nouvelle tournure. Un cliffhanger malin qui laissera pas mal de monde sur sa faim. Seulement si le choix de la coupe est judicieux, il ne fait pas pour autant plaisir. Il est clair que dans l’état actuel,
Kill Bill Volume 1 est l’énorme prologue d’un ensemble qui n’est pas encore défini. Un véritable ovni cinématographique qui empêche définitivement de donner un avais tranché sans avoir vu le
volume 2. On a quand même l’impression d’avoir été foutu à la porte de la salle pour une raison extérieure au film (un spectateur qui aurait crié "au feu" nous aurait apparu moins incongru). Difficile de croire que le film ait été pensé et écrit par Tarantino de la sorte (contrairement à la trilogie du
Seigneur des Anneaux ou
Matrix,
Kill Bill est un ensemble, constituant un seul et même film, coupé en deux pour en permettre une plus grande exploitation). C’est un peu comme si on vous demandait de donner votre avis sur
Reservoir Dogs alors que la projection s’est arrêtée au moment ou Mr Blonde se fait dessouder par Mr Orange. Bien malin à ce stade qui peut dire qui est le traître, et que
Reservoir Dogs est bien plus qu’un simple polar noir classique. Paradoxalement, on en sait bien plus sur les ambitions du réalisateur de
Kill Bill en regardant les bandes annonces. Nous nous garderons bien de définir plus en amont ce que Tarantino est en train de nous faire (même si
Kill Bill - l’intégrale laisse présager un grand moment de cinéma) pour s’orienter sur sa forme et son traitement.
La mise est en scène est parfaitement épurée et ce que
Kill Bill perd en démesure dans l’approche des scènes d’action, il le gagne en intensité. Les combats au sabre sont proprement hallucinants de réalisme. Chaque coup qui est donné tranche, chaque plaie saigne abondamment. Chaque victime souffre et crie. L’expression bain de sang prend ici tout son sens. Ce plaisir jouissif ressenti dans un blockbuster traditionnel (
Commando par exemple) est ici bien plus nuancé. On a pas vraiment envie de rire. La violence agresse, castratrice au sens littéral. Chaque éviscération, décapitation, ou section de membre est prescrite comme tel. Tarantino a bien essayé par le passage de la couleur au noir blanc d’en atténuer la portée (et certainement du même coup la vindicte de la MPAA (Commission de censure aux Etats-Unis )) mais c’est au détriment d’une justification simple et nette. D’autant plus que certains plans en noir et blanc dans le film sont en couleurs sur les bandes annonces. Et il est fort probable que ces scènes soient en couleur dans la version diffusée au Japon. L’approche qu’il a du noir et blanc au départ n’est singulièrement pas la même quand il s’agit de LA scène de combat. On souhaiterait que ce soit l’unique reproche que nous puissions faire concernant la censure, mais la séquence de l’hôpital et l’affrontement entre The Bride et O-Ren Ishii ont visiblement subit des coupes franches. Pour le reste, que ce soit au niveau du casting, Uma Thurman en tête qui livre peut-être ici sa meilleure prestation, du montage, de la lumière et de la mise en scène, Tarantino fait un sans faute.
Kill Bill Volume 1 est un prologue d’une incroyable richesse tant sur le fond que sur la forme, qui assoit définitivement ce réalisateur comme un des plus grands cinéastes de sa génération. Que le printemps va être long à venir.
Au jour d’aujourd’hui, si on devait émettre une opinion sur
KB Volume 1 sans avoir la possibilité de voir le
Volume 2, on dirait que Tarantino a réalisé un des chefs d’œuvre les plus frustrant de l’histoire du cinéma. Un long métrage d’une maîtrise et d’une densité inattendue qui à défaut de révéler les tenants et aboutissants de son histoire, offre des combats d’anthologies et une fusion musique/images inespérée.
On en ressort groggy et avec l’envie quasi immédiate d’y retourner au plus vite.