1. >
  2. >
  3. >Critique L'age Des Tenebres

L'Age des ténèbres

La critique d'Excessif

0/5
l_age_des_tenebres_cine L'HISTOIRE : Dans ses rêves, Jean-Marc est un preux chevalier, une vedette du théâtre et du cinéma, un romancier à succès qui fait tomber les femmes à ses pieds et dans son lit... Dans la réalité, c¹est un quidam, un gratte-papier, un mari insignifiant, un père raté qui fume en cachette... Mais Jean-Marc résiste aux tentations de son pays de Cocagne et décide de se donner une nouvelle chance dans le monde réel.
Présenté en clôture du festival de Cannes, le grand vainqueur de 2003 pour ses Invasions Barbares, revient avec l’Age des Ténèbres, une farce étonnamment pessimiste et noire sur la vie moderne. A travers le portrait d’un banal petit fonctionnaire, de son morne quotidien jusqu’à ses fantasmes surannés, Denys Arcand bouche toutes les issues de secours et entraîne le spectateur au cœur d’une société contemporaine aux allures d’apocalypse annoncée. Il y a quelque chose de pourri dans l’air du temps…

L’AGE DES TENEBRES
Un film de Denys Arcand
Avec Marc Labrèche, Diane Kruger, Sylvie Léonard, Caroline Néron, Emma de Caunes…
Durée : 1H55
Date de sortie : 26 septembre 2007


Dans ses rêves, Jean Marc Leblanc est un preux chevalier, une vedette de théâtre et du cinéma, un romancier à succès qui fait tomber les femmes à ses pieds et dans son lit. Dans la réalité, c’est un gratte-papier, un mari insignifiant, un père raté…

Voilà un film étonnant. Un film étrangement passé inaperçu à Cannes. Un film qui mériterait de ne pas être limité à son pitch réducteur. Il faudrait se contenter de son titre : L’Age des Ténèbres. Un titre qui pourrait sonner comme une nouvelle débauche d’Heroïc Fantasy et qui cache un film étonnamment en prise avec la réalité. Pourtant, on devrait être habitué. Denys Arcand aime brouiller les pistes. Le Déclin de l’empire américain, Les Invasion barbares et maintenant l’Age des Ténèbres, Arcand suit sa logique épique sans se départir de son acuité à dresser à grands traits le portrait d’une époque. Avec Les Invasions Barbares, les utopies du premier opus venaient à s’échouer sur les rives d’un cancer métaphorique. L’Age des Ténèbres s’ouvre donc sur un constat d’échec. Arcand n’a plus aucune illusion et délaisse la truculence de ses intellectuels libertaires pour se concentrer sur le quotidien pathétique d’un fonctionnaire du gouvernement du Québec. Mais en épousant le point de vue du personnage, Arcand s’ingénie petit à petit à dérouler devant les yeux du spectateur la réplique apocalyptique et alarmante de notre propre société. Cet Age des Ténèbres n’est donc pas encore le notre mais pourrait bientôt le devenir.


Par de subtils effets, d’infimes détails, Arcand décale le temps et l’espace et s’offre ainsi sa première œuvre d’anticipation. Toujours au cœur des mouvances et des courants, politiques ou sociétaux, avec le Déclin et les Invasions, Arcand privilégie ici la caricature. La radio et la télévision ne cessent de se faire l’écho de drames de plus en plus atroces, le port du masque anti-bactérien est obligatoire, les téléphones portables et autres baladeurs Mp3 empêchent toute communication et les repas se résument à des plats sous vide à décongeler. Evidemment, il y a quelque chose de notre époque dans cet Age des Ténèbres. En prenant pour guide, Jean-Marc Leblanc (Marc Labrèche), petit fonctionnaire, Arcand nous entraîne au cœur des dédales d’une administration qui n’est alors pas sans rapport avec l’œuvre définitivement consacrée de Terry Gilliam : Brazil.


Les deux films partagent ce goût étrange de l’anticipation. Si Gilliam impose d’emblée le décalage propre à l’œuvre « futuriste », Arcand préfère semer le trouble. On ne saura ainsi jamais à quelle époque se déroule le film. Seul le titre plane dans l’esprit du spectateur. Comme chez Gilliam, il y a donc quelque chose de l’ordre de la farce, du conte presque « philosophique », qui jette sur notre société un regard critique. L’obscurité permanente de Brazil se transforme ici en un camaïeu de gris. Transports en communs, bâtiments administratifs en forme de stade désaffecté, home sweet home aseptisé où l’immaculée du marbre ne fait que renvoyer l’image du compte en banque…Bref, si Gilliam préfère la fantaisie noire, Arcand lui se contente du paysage industriel qui contamine peu à peu notre vision du monde. La charge violente de Brazil provenait de la prolifération kafkaïenne de l’administration dans le quotidien. Il est à croire que Gilliam avait visé juste, puisqu’Arcand reprend ici cette idée en l’adaptant aux mutations de notre société. File d’attente à rallonge, absurdité judiciaire, lutte anti-terroriste arbitraire, on a l’impression de se retrouver à nouveau dans Brazil. Pourtant, l’imaginaire fictionnel a disparu pour laisser place à une réplique effrayante de notre époque. On sent derrière la critique d’Arcand, certes matinée d’absurde et d’humour, tout un réseau de frustrations, d’agacements qu’il s’amuse joyeusement à piétiner. En imaginant ce nouvel Age, Arcand règle son compte à bon nombre d’interdits et de logiques « bien pensantes » qui peu à peu prolifèrent. Ainsi certains mots jugés politiquement incorrects sont décrétés comme des « non-mots », la pause cigarette au bureau devient une mission périlleuse, où fumeur et paquet sont obligés de se planquer à tout instant. Mais là où la gangrène qui guette les habitants du Brazil était soudain stoppée par l’imaginaire et la fantaisie, Arcand, lui, refuse toute porte de secours. Car en plongeant au cœur de l’imaginaire de son personnage principal, le réalisateur ratisse large et se permet ainsi tout autant la critique d’une société que de son imaginaire.


La structure du film peut dérouter. Arcand opère un début périlleux. Rufus Wainwright, pop star et icône gay, vêtu comme un prince ottoman, chante une ritournelle à une Diane Krueger évaporée au milieu des coussins. On n’est pas loin de la consternation, surtout lorsque très vite, on comprend le procédé et que le visage de Marc Labrèche vient soudain refaire surface sur le corps de Wainwright. Le dispositif d’Arcand est donc, au départ, un peu éculé. On entre soudainement dans les rêves, les fantasmes de ce personnage insignifiant qui rêve (un peu comme tout le monde, non ?) de gloire, de succès et de désirs. En intercalant donc, par des effets de montage, ses fantasmes glamours avec la réalité grisâtre, Arcand accentue le pathétisme de son personnage. Si, au départ, le procédé semble très vite dépassé, on se rend pourtant bien vite compte que ce n’est pas l’onirisme comme échappée qui intéresse Arcand mais bien au contraire, la stérilité et la vacuité de ces petits rêves de bas étages, de ces petits fantasmes de « cinq à sept » avec célébrités, digne reflet d’une société de l’image. Le dispositif onirique se noie très vite dans la noirceur du propos. L’évasion est pauvre et toujours amenée à se répéter. Qu’il s’imagine recevant le Goncourt, plébiscité par les électeurs ou brûlant les planches, ses rêves de gloire se terminent ainsi toujours par un coït répétitif et sauvage avec la toujours même Emma de Caunes.


Arcand joue habilement avec les répétitions et ce qui sonnait creux prend soudain les allures d’un sacerdoce. Qu’y a-t-il de personnel dans ces fantasmes de supermarché ? Le cynisme du réalisateur va donc jusqu’à empoisonner le personnage de l’intérieur. Cet Age des Ténèbres ne vise qu’à la désintégration de l’humain (dixit le film) et c’est bien cela qui fascine et qui séduit : il n’y a pas d’espoir, aucune issue de secours, le mal s’est lui-même infiltré en nous. La force poétique de Gilliam venait de cette croyance dans la fantaisie et l’imaginaire. La force d’impact d’Arcand provient, elle, de sa capacité à renier cette dernière. La perversité du réalisateur tient même jusque dans le jeu de faux-semblant qu’il entretient avec ses comédiens. Ainsi, en réduisant Diane Krueger à une image, à son statut de poupée glacée sur grand écran, il renvoie le spectateur à sa propre réalité. En jouant avec l’apparition amusée de people (Wainwright, Pivot et même Ardisson et Baffie dans une étonnante scène de fantasme avortée), il pointe du doigt la lente contamination de l’imaginaire. Pour Jean-Marc Leblanc, l’évasion, le bonheur, semblent liés à un besoin de reconnaissance tout autant qu’à un culte de l’image. Ainsi, si au début, on s’amuse des rêveries érotiques surannées (star, collègue de bureau, domination, triolisme…), des fantasmes de glorioles, on est peu à peu pris par un profond malaise. Cette prise de conscience est alors liée à celle du personnage qui noircit bien vite son imaginaire. Cela provoque des séquences d’un cynisme rare, notamment celle de l’annonce d’un cancer imaginaire ou même d’un probable enterrement déserté, et le film, anodin en apparence, se plombe très vite.


C’est donc une œuvre profondément pessimiste qui procure une étrange sensation de malaise. Le rire provient surtout grâce à l’extraordinaire et encore méconnu en France, Marc Labrèche, star au Québec d’une parodie de soap hilarante Le Cœur a ses raisons. Le choix d’Arcand est judicieux, car tour à tour banal et passe partout, le physique du comédien peut soudainement porter toute la tristesse et la misère du monde. Ses moues dubitatives ou accablées provoquent un rire salvateur, cueilli par la frontalité du propos. C’est peut-être la seule porte de sortie du spectateur. Car, malgré tous les excès et les distances, Arcand réussit à capter quelque chose de l’air du temps. On perçoit très vite qu’à travers tout cela, c’est bien notre société qu’il dévoile. Mais au delà même du propos, Arcand adopte formellement des stratégies propres à un format très contemporain, la série télévisée, et sait en tirer tous les bénéfices. On pense ainsi très fortement à l’œuvre ultime en matière de cynisme dépressif : Six Feet Under. Arcand y réemploie ce dispositif de miroir entre fantasme et réalité, capable de mettre à jour les personnages. De même, on retrouve dans le film cette noirceur proche de la froideur qui donnait à la série son ton si particulier. Bien sûr, Arcand se détourne de la psychologie poussée des héros croque-morts, pour y préférer la caricature et la critique de l’enfer domestique très en vogue dans les séries actuelles (Weeds, Desperate Housewives, Big Love). L’immaculée n’existe pas, cela cache forcément quelque chose. On pense ainsi très fortement à une autre œuvre critique, American Beauty dans sa manière d’épouser le point de vue d’un quadra lucide et déprimé sur son monde et d’épingler la réussite sociale comme un rempart à l’affect (la femme de Jean-Marc Leblanc, courtière immobilière, négociante en suicide, avec un téléphone greffé à l’oreille, a des allures d’Annett Bening) Les deux films partagent une posture complexe entre farce et fable, entre critique et ironie et créent un malaise persistant. Arcand affirme son originalité en poussant sa logique jusqu’au bout. Il explore toutes les possibilités et la trajectoire du héros parcourt les impossibles moyens de s’échapper de cet enfer moderne. L’idée est périlleuse et le film tangue parfois sur la corde raide mais réussit toujours à retomber sur lui-même, par des étonnants effets de vérité.


Le besoin d’ailleurs des Hommes, leur goût pour l’imaginaire est mis à mal dans une séquence chevaleresque, osée mais réussie et permet au film de ne pas tomber dans un manichéisme attendu. Arcand ne se laisse pas attraper par la tentation de la pirouette scénaristique et garde le cap de sa fiction pessimiste. Peuplé de fous ou de zombies, son Age des Ténèbres est sans issue. Même la mort n’est pas une solution. Comme dans ses précédentes oeuvres, le film emporte l’adhésion lorsqu’il opère un virage vers l’émotion. Arcand réussit ainsi habilement à tirer sa noirceur vers quelque chose de l’ordre du désespoir contemporain. Avec un final d’une sobriété presque mutique, fait de rejets et d’interrogations, il ne propose aucune solution. Tout est ici de l’ordre du constat. Et là où les œuvres critiques contemporaines insistaient lourdement sur l’éventualité d’un paradis, qu’il soit dans l’amour du prochain ou dans le retour à la nature, le film lui préfère soudainement garder tout le mystère de son personnage. Le geste est très beau. Nous n’avons jamais cessé de tout connaître de Jean-Marc Leblanc (fantasmes et compagnies) mais soudain, il se mure dans le silence.


En faisant dériver sa farce vers le récit « dés-initiatique », Denys Arcand propose au spectateur une œuvre sans concession. Le film peut donc dérouter, voire agacer, de par sa noirceur et la frontalité de son propos. Si parfois le côté anar’ d’Arcand refait surface et le trait est un peu fort, on ne peut s’empêcher de trouver à cet Age des Ténèbres des allures de quotidien. Tâtonnant, peut-être un peu trop exigeant, parfois même un peu facile, le film est pourtant franchement abouti, grâce notamment à la fluidité d’Arcand à manier ces différentes saynètes et la présence indispensable de Marc Labrèche en « Monsieur tout le monde ». A l’opposé de la chaîne alimentaire du Octave de 99F, ces deux spécimens dressent le portrait d’un monde qui va mal…pour le plus grand bien du cinéma.

Mag : plus d'actu sur L'Age des ténèbres

  • l_age_des_tenebres_cine_haut
    Général news
    Bande Annonce : L'age Des Tenebres01 octobre 2007 - 0 commentaires

    Dans ses rêves, Jean-Marc est un preux chevalier, une vedette du théâtre et du cinéma, un romancier à succès qui fait tomber les femmes à ses pieds et dans son lit... Dans la réalité, c¹est un ...

Le verdict des internautes

Total des votes : 0

Les notes des internautes

  •  
    Scénario
  •  
    Réalisation
  •  
    Acteurs
  •  
    Musique

Les meilleures critiques

logAudience