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L'Art de la pensée négative

La critique d'Excessif

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artdelapensee135 L'HISTOIRE : Geirr est trentenaire et handicapé à la suite d'un accident. Sa femme est sur le point de le quitter, cédant devant son mauvais esprit et sa misanthropie galopante. En désespoir de cause et pour lui donner une dernière chance, elle convie chez lui un groupe d'handicapés chaperonnés par une coach pleine de foi en sa méthode positive. Il les accueille à sa manière en leur vidant un extincteur dessus. Dès lors, son entreprise de démoralisation commence. Tous les repères vont exploser, les handicapés vont prendre le contrôle et exclure les valides et leur bonne conscience, se perdant dans une nuit d'ivresse aux vertus inattendues.
Dans l'imaginaire populaire et bien souvent au cinéma, un handicapé se doit de traverser la vie en étant exemplaire, comme un triomphateur de l'adversité, aboutissant à une sorte de Nirvana qui lui permet de se rire de ses difficultés et de ses souffrances avec la sagesse d'un Bouddha. Peu de gens ont eu le courage de dire que ces êtres « différents », ces « gens exceptionnels » peuvent avoir des pulsions assez communes, comme le personnage principal de National 7, myopathe d'abord antipathique qui ne voulait que faire l'amour au moins une fois dans sa vie... Encore moins de films ont la démarche salutaire de faire de l'handicapé un véritable anti-héros, dépressif, négatif, fumeur de joints et hautement misanthrope, ayant très peu le goût des autres et n'ayant pour seuls amis que son impressionnante collection de DVD et Johnny Cash. Vous en avez rêvé, de ce grand « fuck them all »? Il se pourrait fort bien que l'Art de la pensée négative l'ait fait. L'affiche écarlate arbore même fièrement ce slogan provocateur à côté de la figure goguenarde d'un être chevelu qui vous adresse son majeur en guise de bienvenue... Le ton est donné, on est devant une comédie corrosive, inespérée et à l'humour délicieusement noir. Cette belle surprise nous vient de Norvège.

L'ART DE LA PENSEE NEGATIVE
Un film de Bard Breien
Avec Fridjov Såheim, Kjersti Holmen, Henrik Mestad
Durée : 1h19
Date de sortie : 26 novembre 2008

Geirr est trentenaire et handicapé à la suite d'un accident. Sa femme est sur le point de le quitter, cédant devant son mauvais esprit et sa misanthropie galopante. En désespoir de cause et pour lui donner une dernière chance, elle convie chez lui un groupe d'handicapés chaperonnés par une coach pleine de foi en sa méthode positive. Il les accueille à sa manière en leur vidant un extincteur dessus. Dès lors, son entreprise de démoralisation commence. Tous les repères vont exploser, les handicapés vont prendre le contrôle et exclure les valides et leur bonne conscience, se perdant dans une nuit d'ivresse aux vertus inattendues.

Nous sommes donc là devant une ode vibrante au politiquement incorrect, où un handicapé refuse de se conformer aux règles, d'avoir l'apparence rassurante et humble que tous attendent de lui. De plus il n'a aucune envie de s'intégrer et donc nul besoin d'être reconnaissant envers qui que ce soit. Il se contentera donc de regarder en boucle ses DVD avec une prédilection pour Voyage au bout de l'enfer et Apocalypse now, écoutant le disque de Johnny Cash à la prison de Folsom, fumant des cônes énormes. Mais sa petite amie veut le voir aller mieux, guérir, et fait pour cela appel à ceux qui prônent la pensée positive, pour convertir le récalcitrant. Ce qui est imprévu c'est que son mauvais esprit est contagieux et on assiste bientôt à une véritable mutinerie, un saccage en règle des idées reçues et bien rangées, symbolisées par le pavillon bien propret qui au fil du film et des masques qui tombent deviendra presque un champ de bataille.

La mise en scène de Bard Breien rappelle un peu le dogme tel qu'il avait été utilisé par Thomas Vinterberg dans Festen. L'idée du film s'en approche également, fait d'un montage nerveux, d'échanges vifs entre les personnages, les clichés ne tiennent plus. Ici la bonne-âme qui tentera de faire danser un homme en fauteuil roulant pourra se prendre une droite bien sentie. De même que l'hypocrisie des charitables sera démasquée. Il n'y a pas à transcender la souffrance, à l'oublier mais à l'affronter, à l'intégrer à sa vie. Et rien ne résistera à l'impitoyable lucidité du héros incarné avec une ironie mordante par Fridjov Såheim. Tous ses semblables suivront son exemple, le temps d'une nuit pour déchaîner leurs frustrations, se lâcher, ne plus être exemplaires et purs tels qu'on voudrait qu'ils soient pour qu'ils ne dérangent pas. Ici, ce qui apparaissait d'abord comme de la misanthropie ou de la déprime, devient une invitation à se confronter à la réalité sans morale ou slogans rassurants. Et c'est une véritable libération, inattendue et salvatrice, parce que personne ne laissait auparavant transparaître sa négativité, les personnages devaient tous faire bonne figure ou réserver leurs pensées déprimantes à un vieux bonnet de laine pudiquement baptisé « sac à merde ». Le film montre la belle émancipation de ceux qui n'ont pas le droit d'être négatifs, Geirr incarne leur libérateur. En cela, on s'éloigne de la gravité d'un Festen pour trouver la jubilation libératrice d'un Pump up the volume. Un groupe de gens trouve de quoi exprimer sa révolte.


L'interprétation est solide, portée par un héros charismatique au look négligé, les cheveux longs, mal rasé, se couvrant à l'occasion d'une casquette où il est écrit « I love your mom ». Mais c'est surtout par sa justesse sans concessions que ce film étonne, tant il semble familier des frustrations et des problèmes que rencontrent les personnes handicapées. Il est réconfortant de les voir enfin ainsi articulés dans un film. Geirr et ses compagnons de lutte (ou de débauche comme on voudra) n'aspirent qu'à être considérés comme des individualités à part entière, c'est à dire faillibles, imparfaits, détestables peut-être, émouvants, ridicules parfois, authentiques toujours. Seul Né un 4 Juillet d'Oliver Stone avait touché cette réalité là, mais d'une manière beaucoup plus dramatique et dans un tout autre contexte.

Le film a déjà été distingué dans de nombreux festivals. Il pose bien des questions comme la difficulté de vivre en couple lorsque l'un est en fauteuil roulant et l'autre pas. Geirr aime sa femme, mais il ne parvient pas à s'assumer ainsi. Pourtant, pas de grandes leçons de vie ici, pas d'exemple à donner. De cette pensée négative, de ce jeu de massacre jubilatoire sort une belle vérité : celle du droit à être simplement quelqu'un, avec ses désirs et ses coups de blues, le droit d'être mélancolique, déjanté, sarcastique ou malveillant. Simplement le droit de vivre sans personne pour vous dire comment il faut s'y prendre.

Alors oui, voilà un beau film, qui envoie les belles certitudes au diable, qui évoque un grand problème avec un mauvais esprit grisant. Il finit par toucher à une vérité assez profonde. Et puis, un bon gros « allez vous faire foutre » dit d'une voix ingrate, même le temps d'un film, ça fait un grand bien.

Nicolas Houguet







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