Chez les Makhmalbaf, le cinéma qui dérange est une affaire de famille. Déjà en 2001 le père, Mohsen, avait attiré l'attention sur l'Afghanistan avec son bouleversant
Kandahar. Un flambeau vite repris par Samira, sa fille, avec
Le Tableau noir en 2000 : dénonciation de la manipulation des esprits au Kurdistan. Puis en 2003 avec
À cinq heures de l'après-midi, sur l'intolérance et le fanatisme religieux, (récompensé du Prix du jury et du Prix du jury œcuménique lors du 56e Festival de Cannes). Six ans plus tard avec L’Enfant-Cheval, d’après un scénario paternel, Samira Makhmalbaf signe ici de nouveau, un film fort et troublant qui s'interroge sur les tréfonds de la nature humaine. Et le moins que l’on puisse dire, à la vue de cet
Enfant-cheval, c’est que le bonheur est loin d’être dans le pré…
L'ENFANT-CHEVAL
Un film de Samira Makhmalbaf
Avec Ziya Mirza Mohamad, Haron Ahad, Gol Gotai Karimi
Durée : 1h42
Dans un village d'Afghanistan, Giuah, handicapé mental sans le sou porte pour un salaire d'un dollar par jour le Maître, un enfant qui a perdu l'usage de ses jambes. Un travail fatigant et humiliant, d'autant que son jeune Maître devient chaque jour plus cruel.On s’en doutait déjà un peu. L’homme serait donc un loup pour l’homme. Il appartiendrait à la nature humaine d'être cruelle à l'égard de son prochain. C’est en tout cas la direction que prend le nouveau film de Samira Makhmalbaf. Là où ses précédents longs-métrages se voulaient une dénonciation de sociétés arbitraires et liberticides, L’enfant-Cheval se penche sur l’individu et les abus de personne à personne : en l’occurrence, deux enfants du même sexe et de presque même âge. Pour illustrer son propos, Makhmalbaf pose ainsi sa caméra en Afghanistan, dans une région pauvre et désolée. Les enfants y vivent dans un dénuement extrême, dormant dans un no man’s land de tuyaux abandonnés. C’est dans ce lieu que sera recruté, Giuah, handicapé mental pour s’occuper d’un jeune mutilé, victime d’une mine, en le portant sur son dos. Une apparente complémentarité où la faiblesse de l'un serait compensée par la force de l'autre. Sauf qu’en retrouvant sa mobilité, l’enfant handicapé physique en profite aussi pour asseoir son autorité un rien dictatoriale.

Même s’il peut désormais se déplacer, sa bête de somme se doit de répondre à chacun de ses caprices. A lui dès lors de le domestiquer ! D’autant que Giuah, qui se voit offrir soudainement une légitimité et une existence, accepte sans trop sourciller de se soumettre aux caprices de son maître. Même si en contrepartie, il est de plus en plus traité et maltraité comme un animal. Un processus implacable qui conduit rapidement à une relation sado-masochiste entre les deux protagonistes. Et pour nous spectateurs, une situation de plus en plus difficile à soutenir à mesure que se déroule le film… Telle est la force de L’Enfant-cheval. Un film éprouvant, d’une grande dureté, sans complaisance, ni pitié. Mais qui ne se voile pas la face. Et nous entraîne, caméra à l’épaule, au cœur de cette tragédie. Mais sans aucun parti pris.
Le cheval est parmi les animaux celui qui a vraisemblablement le plus marqué l'histoire des Hommes. Ici, il symbolise la régression de l’humain. À la différence des autres animaux, « les vrais », plutôt paisibles que la réalisatrice filme en opposition à la férocité de notre monde. Une forme de remise en question tant la représentation animalière illustre depuis toujours nos comportements. Les fables et les contes pour enfants le montrent sans équivoque. Pourtant c’est bien l'homme qui se fait sanguinaire ou cruel pour ses semblables dans une société où ne survit, au final, que le plus fort. Un pessimisme certain sur la nature humaine que distille ce film, laissant à penser que l’oppression et l’arbitraire est le corollaire du pouvoir et de l’autorité. L’Histoire regorge malheureusement d’exemples allant dans ce sens. Comme le suggère la réalisatrice : « demandons-nous combien de fois chacun d’entre nous est devenu le cheval d’un autre ? Ou a utilisé quelqu’un comme son propre cheval ? ». Imparable…

Métaphore sur l’exploitation, la victimisation et l’injustice des hommes, L’enfant-Cheval s’apparente à un film d’une grande dureté, décuplé par le crescendo des situations et des émotions qu'ils engendrent. Samira Makhmalbaf ne fait pas dans le politiquement correct. Et ne craint pas de pousser les situations à leur paroxysme. Quitte à créer un profond malaise sur les paradoxes de la sociabilité humaine. Il est parfois des vérités qu’il est douloureux de rappeler…
H. Ballan