Dès ses premières minutes, le nouveau film de Florent-Emilio Siri déconcerte, trouble l’esprit. Et il faut quelques instants pour réaliser que l’origine de ce trouble n’est pas tant à chercher dans l’œuvre seule que dans nos réflexes conditionnés de spectateur. Voilà plus de quarante ans, en effet, que le film de guerre français a abandonné les terres d’une certaine cinégénie assumée. Entre l’image sèche, quasi-documentaire, limite amateur des années 70 (
Avoir 20 ans dans les Aurès, R.A.S, La Légion saute sur Kolwezi) et le lyrisme pictural et césarisable des années 90 (
Dien Bien Phu, Indochine) notre cerveau de spectateur avait oublié les fantômes d’Henri Verneuil, de René Clément ou de Denys de La Patellière, et leur apport à ce genre autrefois populaire. La première séquence de
L’Ennemi intime met en scène une embuscade nocturne au cœur du maquis. Le cadre impose d’emblée son Cinémascope ; le paysage nocturne (probablement filmé de jour et retravaillée en post-prod) fait ressortir les contrastes jusqu’à les rendre violents ; les personnages ont des postures qu’on devine étudiées dans leur naturel apparent, et soulignent les lignes de force de l’image. Notre conditionnement de spectateur indique que de tels personnages, dans un tel cadre, devraient parler l’anglais ou l’italien, mais ils parlent le français. Et là réside notre surprise et notre joie.

En faisant ouvertement de la mise en scène, en élaborant un film qui cible le public le plus large plutôt que les donneurs d’opinions, Florent-Emilio Siri prend assurément un risque. Le fondamentalisme qui imprègne inconsciemment une large partie de la critique française considère la « réalité » comme étant moche, plate, sans couleur et sans musique. De fait, une telle idéologie interdit de « faire du Cinéma » dès lors qu’on aborderait un « sujet grave » (il suffit, pour exemple, de se rappeler de l’accueil réservé l’an dernier à Cannes au
Buenos Aires 1977 d’Adrian Caetano). En choisissant au contraire d’élaborer sa mise en scène, de chercher l’effet qui parlera au corps et à l’esprit plutôt qu’au seul intellect, Siri fait acte militant et renoue avec une certaine idée du cinéma européen des années 60, où « sujet grave » et « spectacle » n’étaient pas des notions incompatibles.
Bien évidemment, le simple fait que
L’Ennemi intime assume sa classe et son élégance formelle suffira à le taxer, chez les pro comme chez les anti, de film « à l’américaine », aidé en cela par la récente expérience hollywoodienne du cinéaste. Mais ce serait peut-être une erreur, car sur le plan formel et scénaristique
L’Ennemi intime a finalement peu à voir avec le cinéma américain et au contraire beaucoup d’affinités avec tout un pan du cinéma italien. Ainsi, les places de village arabes, écrasées sous le soleil, nous renvoient à la Sicile du
Salvatore Giuliano de Francesco Rosi. L’assurance guindée de certains officiers français sur fond rocheux évoque par instants
Le Désert des Tartares de Valerio Zurlini. L’arrivée empoussiérée du personnage de Terrien a un petit air du
Fou de Guerre de Dino Risi et les accords du score d’Alexandre Desplat évoquent à plus d’une reprise ceux qu’Ennio Morricone réservait autrefois à ces cinéastes.
Si les origines de Siri expliquent en partie ce choix ouvertement latin, le script de Patrick Rotman l’accompagne volontiers vers ces rives. La structure scénaristique de
L’Ennemi intime concentre sa courbe dramatique, non pas sur les évènements (plus ou moins une suite de missions relativement éclatées) mais, comme le titre l’indique, sur le cheminement intérieur des personnages. La véritable histoire est celle qui se joue, silencieusement mais avec violence, dans la conscience des deux figures qui composent l’affiche, de même que la guerre d’Algérie a pesé sur l’histoire contemporaine de la France avec une violence tout aussi sourde.
Après avoir partiellement cerné les caractères respectifs de Terrien (Benoît Magimel – l’idéaliste indécis) et de Dougnac (Albert Dupontel – impitoyable et désabusé) le spectateur sera tenté d’y voir un lointain remake de
Platoon, y compris dans le désir d’exorciser l’Histoire et ses fractures. Mais très vite, en nous obligeant à quitter le point de vue d’un des personnages pour adopter celui de l’autre, le scénariste et son réalisateur abandonnent cette dualité pour entrer dans le territoire subtil du western classique. Difficile en effet de ne pas songer au John Wayne et au James Stewart de
L’Homme qui tua Liberty Valence (la figure de l’autorité répressive qui tente en vain de protéger la flamme de l’idéaliste) d’autant qu’à l’instar du classique de John Ford, les choses les plus importantes ne sont pas forcément ici celles que l’on dit avec des mots, mais plutôt avec les regards.
Le rôle dévolu aux dialogues tient dès lors plus de l’authenticité historique (notons au passage le travail sur la prononciation, typique des années 50) ainsi qu’à plusieurs jugements sur la situation politique, qui pourraient apparaître comme des lieux communs si l’on se tient hors du récit (car ce ne sont évidemment pas des lieux communs pour ceux qui vivent cette page d’Histoire). Jamais didactique, encore moins donneur de leçons, le film ne s’adresse pas à ceux qui croient tout connaître de la guerre d’Algérie ; il s’adresse à ceux qui, quelle que soit leur érudition, savent intuitivement de quoi est faite la nature humaine, et qui savent reconnaître les cris des âmes en perdition parce qu’ils ont déjà crié eux-mêmes. L’imagerie catholique et latine, qui parcourt l’œuvre de Siri, a dès lors toutes les raisons de se déployer à nouveau. La Mater Dolorosa de
Nid de guêpes et la Madone du Pardon d’
Otage cèdent ici leur place à l’Ange vengeur. Sous les traits de l’enfant kabyle Amar, il synthétise les enjeux externes et internes de l’intrigue et trace, au-delà des apparences, la voix de la rédemption et de la libération.
Il ne s’agit pourtant pas de mysticisme, mais plutôt d’une tentative d’atteindre, par le symbole, les voix les plus enfouies de la psyché. Le symbolisme, le formalisme, l’élégance et la rigueur de
L’Ennemi intime n’ont qu’un but : toucher le dénominateur commun, humain, par-delà les clivages que l’Histoire a imposé et les strates de la société. Ce faisant, ses créateurs révèlent la haute idée qu’ils ont du Cinéma et, plus important encore, de leur public.