L'enquête - The International

La critique d'Excessif

3/5
theinternational_vign23ok L'HISTOIRE : Un agent d’Interpol obsessionnel enquête sur l’une des plus puissantes institutions bancaires du monde. Selon lui, cette dernière serait impliquée dans de sombres affaires de trafic d’armes, de corruption et de meurtres. Il s'alliera à l'assistante du procureur de Washington pour faire cesser les activités de la banque malhonnête...
Une vision paranoïaque du monde.
Un agent d'Interpol (Clive Owen) et l'assistante d’un procureur de Manhattan (Naomi Watts) veulent poursuivre en justice l’une des plus puissantes institutions financières au monde pour ses activités illégales. Un combat ambitieux qui devient rapidement la lutte impossible de deux David contre le tentaculaire Goliath. Au gré de leur enquête, ils vont être confrontés à d’autres hommes encore plus déterminés qu’eux pour protéger ce qu’ils ont et ce qu’ils sont. Le réalisateur allemand Tom Tykwer aime les défis. Son avant-dernier long métrage, Le parfum, adaptation impossible du roman de Patrick Suskind, n’avait pas fait l’unanimité (beaucoup lui avaient reproché de s’attaquer à un monument de la littérature et de ne pas avoir su canaliser l’énergie déployée à l’écran) mais confirmait l'envie de s’aventurer sur des terres inconnues, risquées. Avec L'enquête (The International), il signe un thriller aux résonances très contemporaines, refusant la pose et l’épate, pour donner sa vision paranoïaque du monde.

 

 

 

L'enquête aurait pu se conformer aux nouveaux canons du film d'espionnage qui, de la trilogie Jason Bourne aux derniers James Bond, ont digéré le style nerveux des séries télé comme 24 Heures chrono. Pour compenser le sentiment de déjà-vu face à cette mise en scène obsédée par le rythme, Tom Tykwer remise paradoxalement au placard les effets de style et le pompiérisme utilisés dans ses précédentes expérimentations et dévie des trajectoires balisées. Pendant la première demi-heure, dont on discerne mal les enjeux, il circule une espèce d’énergie anxieuse qui épuise les velléités des deux protagonistes (Clive et Naomi), soumis à la pression de leurs supérieurs hiérarchiques et à la peur de l’échec. Obligés d’avancer sans pouvoir se retourner, ils doivent faire fi des erreurs du passé, des anicroches du présent et même de leur humanité (chaque personnage qu'ils croisent est blessé et incapable de rebondir) pour mener à bien leur enquête.

 

 

 

Tout l’intérêt du film réside dans cette succession des échecs individuels, cet inexorable sentiment de perte, ce climat de suspicion et de guerre silencieuse où chaque individu, même le plus anodin, se protège pour ne pas être broyé à son tour par le système. La construction du scénario, redevable à Eric Warren Singer, obéit à un "effet domino" selon le principe qu’un aléa entraîne par effet de chaîne un événement catastrophique et produit des aléas dérivés, source de nouveaux désastres à l’intérieur ou au prolongement d’une catastrophe. La morale qui résulte de cet embrouillamini, c’est que ceux qui représentent les bons ou les méchants sont identiques : des gens interchangeables, puissants ou impuissants, qui se mènent la guerre dans un univers tellement dense que l'on ne peut pas l'apprivoiser. C’est le bon point de L'enquête qui travaille la paranoïa et joue sur l’anonymat des lieux avec des plongées aériennes sur les différentes mégalopoles. Clive et Naomi sont trimballés d’un pays à l’autre pour suivre à la trace l’argent qui circule, de Berlin à Lyon en passant par Milan, New York et Istanbul.

 

 

 

Pour saisir toute la complexité du récit, mieux vaut s’accrocher au personnage de Clive Owen, qui – on le comprend dès la scène d’introduction – perd au dernier moment les informations qu’il est sur le point d'avoir. Cela suffit à résumer sa dimension tragique. A ce titre, le décalage poignant qui naît entre l'introduction et la conclusion assure que L'enquête est un drame humain avant d’être un thriller d’espionnage basique. La mise en scène et le travail sur le son retranscrivent ce qui se passe dans la tête de cet antihéros qui rumine intérieurement une vengeance sociale – Tom Tykwer ne pouvait pas trouver meilleur acteur pour capter ce "désabusement animal" mais il a certainement dû le voir dans Les fils de l'homme auquel on pense forcément. A travers lui, se dessinent des réflexions sur le hasard, la communication, l’engagement et la chance au sens Kieslowskien qui ne sont pas éloignées de celles mises en exergue dans Heaven. Une discussion intense entre les deux personnages principaux, à un moment crucial de l'enquête, résume rapidement tout le chemin parcouru non sans amertume. C’est la seule fois où ils se donnent la peine de réfléchir sur leur destin et de se demander s’il est toujours bienvenu de se sacrifier pour la bonne cause.

 

 

 

Tom Tykwer mélange les ellipses et les accélérations en greffant des associations d’idées visuelles à la fois discrètes et séduisantes. Ses aficionados se réjouiront d’un gunfight au musée Guggenheim à New York, réglé au cordeau. C’est la seule séquence "actioner" du film où le cinéaste s’autorise un peu d’humour et de décalage par rapport au reste, presque intransigeant à force de froideur. Sans en avoir l’air, un grand sujet d’actualité s’offre à Tom Tykwer qui a les moyens pour aboutir à une œuvre ample au développement chaloupé, préférant prendre le risque de perdre en route son spectateur plutôt que de sacrifier des personnages et des lieux. Quelques défauts liés à la vraisemblance ne s’expriment pas au détriment de l’ambition, d’autant que le récit possède une résonance très actuelle avec la récente faillite des banques américaines. On ne fait que soupçonner les impacts de la crise qui menace de se répandre à une échelle internationale. Ce n’est qu’en rassemblant toutes les pièces morcelées de ce film-puzzle que le constat se révèle préoccupant. En bête humaine cernée qui ne fait qu’enchaîner les nuits blanches, Clive Owen se charge bien de nous le faire ressentir. La fatigue de son personnage, emberlificoté dans ses pistes, ses bonnes intentions et les limbes de son passé, montre à quel point les justiciers modernes ne peuvent plus exister.

 

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