Premier véritable long métrage du maître Abbas Kiarostami,
l'Expérience met à jour le talent naissant du réalisateur iranien. Au sein de l'Institut pour le Développement Intellectuel des Enfants et des Jeunes Adultes (KANOON), il livre avec intelligence et humanisme un vibrant portrait de la jeunesse de son pays issue des quartiers populaires sous le régime du Shah.
L'EXPERIENCEUn film de Abbas Kiarostami
Avec
Durée : 1h
Date de sortie : 12 novembre 2008.
Dès les premiers plans, Abbas Kiarostami met en place les lois immuables de sa mise en scène qui lui vaudront la reconnaissance de ses pairs ainsi que celle des critiques et du public : acteurs non professionnels, décors naturels et captations du quotidien des habitants de son pays. Il table sur l'économie des plans et des mots, convoquant une beauté formelle subtile et épurée qui déploie une l'image d'une grande légèreté, à la fois poétique et contemplative. Sa recherche esthétique s'exprime pleinement avec le plan-séquence qui compose l'essence de sa grammaire cinématographique. Grâce à la prise de vue prolongée, l'histoire se développe avec lenteur, au gré des images qui finissent par s'évanouir au profit de la picturalité du plan. Une puissance figurative admirable qui met à jour les changements psychologiques qui siègent chez le jeune héros du film.
L'Expérience dépeint une réalité économique et sociale rude, prenant des accents existentiels.
On suit le quotidien du jeune Mohammed qui doit subvenir seul à ses besoins. Son existence est bien éloignée des cours de récréation iraniennes. À 14 ans, il travaille déjà. Son patron est un vieil homme qui tient une boutique de photographie dans laquelle il est employé à tout faire. En contrepartie, il peut dormir dans la boutique la nuit. Cela donne lieu à de purs moments de poésie où le jeune adolescent s'évade de la dureté du monde des adultes en revêtant le costume de son employeur, la pipe à la main, le regard tourné vers le ciel étoilé, entouré de dizaine de visages de papiers glacés mornes et mutiques. La solitude profonde du héros semble l'accompagner de jour comme de nuit dans un monde où il a du mal à trouver sa place. Il ne peut plus compter sur la douceur du foyer familial. Le passage du monde de l'enfance à celui d'adulte est constitué d'une grande souffrance pour Mohammed, loin du nid familial et de leur affection. Il reste malgré tout un enfant, ce que Kiarostami souligne judicieusement lorsque Mohammed s'amuse en cachette à faire des photomontages de jeunes femmes, remplaçant à loisir le visage d'un panneau publicitaire par celui de clientes. Une distraction qui n'est pas du tout du goût de son employeur qui, quand il s'en aperçoit, le menace de l'expulser s'il recommence à nouveau. À cela s'ajoute l'impossibilité de pouvoir séduire une belle jeune fille pour laquelle il a le béguin, mais qui appartient à la bourgeoisie. Elle reste totalement inaccessible malgré tous ses efforts.

Kiarostami introduit une tonalité plus dramatique que l'étaient ses précédentes réalisations
La Récréation et
Le Pain et la Rue présents en complément de la projection. La magie de l'innocence qui rythmait ses deux premiers courts métrages laisse place à une certaine cruauté par laquelle l'enfant doit passer pour intégrer le monde adulte, sacrifiant malice et innocence.
Gwenael Tison