L'HISTOIRE : Adaptation du roman de Georges Simenon L'Homme de Londres : Maloin mène une vie simple et sans but, aux confins de la mer infinie; c'est à peine s'il remarque le monde qui l'entoure. Il a déjà accepté la longue et inévitable détérioration de sa vie, et son immense solitude. Lorsqu'il devient témoin d'un meurtre, sa vie bascule et le voilà confronté au péché, à la morale, au châtiment, écartelé à la frontière de l'innocence et de la complicité. Et cet état de scepticisme l'entraîne sur le chemin de la réflexion, sur la signification de la vie et du sens de l'existence. Le film touche à cet indestructible désir des hommes pour la vie, la liberté, le bonheur, les illusions jamais réalisées, à ces riens qui nous apportent l'énergie, pour continuer à vivre, à s'endormir, à s'éveiller, jour après jour. L'histoire de Maloin est la nôtre, celle de tous ceux qui doutent et qui peuvent encore s'interroger sur leur pâle existence.
Dans la carrière de Béla Tarr, L'homme de Londres restera comme son « film malade », sculpté hors du temps (de tout temps autre que le sien). Dès les premières images, on reconnaît le style unique de son auteur qui ne trompe pas sur la marchandise et déploie comme toujours une intelligence phénoménale de cinéma. Un premier panoramique d’une lenteur sidérante sur la coque d’un paquebot annonce la couleur et devrait faire le tri entre les réfractaires et les réceptifs à cette poésie inerte. Ensuite, des plans-séquences stupéfiants conjugués à des travellings désespérés placent la barre très haut sans jamais perdre d’intensité. Qu'on se le dise: ces plans qui durent - que certains assimileront à de la pose gratuite - enregistrent toujours les pulsations et les crispations dans un regard, un geste, une attitude. Pendant plus de deux heures, on suit le parcours de Maloin, un aiguilleur de gare portuaire (Miroslav Krobot, nouveau venu dans la famille Tarr) qui devient de sa tour d’ivoire le témoin d’une machination puis d’un crime. Pendant les vingt premières minutes, la caméra multiplie les axes et épouse le regard fluctuant du protagoniste : on voit tout ce qu’il voit à travers les grilles de sa cabine surélevée qui ressemblent à celles d’une prison (il peut observer à sa guise tout ce qui se passe autour de lui, disposant d’une vue à 360 degrés). Rien que la prouesse technique impressionne: tout est tourné en un seul plan-séquence d'une précision mathématique. L'histoire peut alors commencer. A défaut de pouvoir sauver la victime, l’aiguilleur découvre une valise bourrée de fric et fait sécher les billets en attendant... Que faire ? Le protagoniste ne sait pas. A partir de cet instant, Béla Tarr va conserver cette immobilité poisseuse du mec coupable (qui faisait également la saveur du roman de Simenon) pour bousculer les codes du film noir. Pour lui, l’expérimentation consiste à transposer un roman populaire en tenant compte des contingences tout en apposant un style personnel. Ainsi, toutes les scènes attendues sont filmées hors champ ou alors réduites aux expressions des personnages allant de la tristesse à la stupéfaction en passant par la perplexité. Moins pour frustrer le spectateur que pour travailler son imagination.
D'ailleurs, on pourrait presque faire abstraction de la substance policière pour se concentrer sur l’émotion qu'elle revêt. Et c’est manifestement l’objectif de Béla Tarr qui sous sa précision maniaque recherche le tremblement, la béatitude, l'extase. Pendant plus de deux heures, L'homme de Londres donne juste à ressentir cette présence incroyable des choses de la vie qui à la fois nous dévastent, nous dépassent et nous portent. Une forme de sublime, renvoyant l'homme à sa condition pour l'appeler et le nourrir de son éternité. Comme dans ses autres films, travaillés par la même notion de subjectivité, Béla Tarr compose l'univers intérieur d'un homme seul contre tous, nourri de projections bizarres et de peurs paranoïaques. En terme de rythme, il propose celui de l’ennui chronique (celui qui a tant influencé Gus Van Sant) pour réfléchir sur le sens de la vie. Fidèle à ses marottes, le cinéaste Hongrois propose un discours propre, construit sur une logique rigoureuse, un vocabulaire précis et des notions abstraites. Très loin des volutes sentimentales, il plonge dans le gouffre des pulsions élémentaires, met en scène des personnages en panne sèche d’affection sans fioritures pleurnichardes mais avec une juste dose de rigueur mélodramatique. Pendant ce temps suspendu, sa caméra serpente, observe les personnages, les laisse vivre, saisit les rapports et les situations. Là-dessus, en s’attardant sur tous les petits riens des grands tout des écheveaux sociaux, le scénario devient un modèle de dosage, concentrant avec un maximum de vraisemblance une somme d’événements très riches et presque impensables pour un film de plus de deux heures avec seulement une trentaine de plans.
Au-delà de l'écrin, l'intrigue, elle, progresse sans crier gare. En étant le témoin d'un meurtre, Maloin est confronté à des interrogations troublantes sur le crime, l'innocence, les escarres du mal et le sens de la vie. A la fin du trajet initiatique, on se rend compte que tous les personnages autour de lui, primaires et rustres, souffrent du néant dans lequel ils se complaisent. S’ils se montrent cruels, c’est pour mieux masquer des faiblesses ou une inaptitude au bonheur. Les acteurs, pas épargnés par des conditions de tournage très spéciales, n’en deviennent que plus fiévreux et habités, n’ayant aucune difficulté à fondre en larmes, à hurler ou à trembler. Désordonné et précis, L'homme de Londres est un film au faux rythme paradoxal, à la fois fleuve et fil, ligne et trait, projet total et mélodrame à la légèreté prodigieuse. Une expérience complètement autiste, imposant au spectateur de pénétrer une bulle de ressassement. Le massacre critique dont il a été victime au festival de Cannes il y a plus d'un an peut tuer un cinéaste sensible comme Béla Tarr, conscient qu'il ne s'adresse pas à tout le monde mais à une poignée d'irréductibles. Mais ce qui ne tue pas rend plus fort. Le seul moyen de l’aimer n’est peut-être pas de le lui dire (Béla n’a pas l’air friand des congratulations gratuites) mais de se fondre dans ses films, de ressentir en fermant sa gueule sa douleur indicible face à l'état du monde, au temps qui passe, à ceux qui ne disent rien et pleurent en silence. Qu'on accepte ou non d'entrer dans sa danse (celle où il recréait le cosmos et étourdissait dans Les Harmonies Werckmeister), impossible de nier que se joue là une forme de permanence et d'absolu du cinéma que seuls quelques maîtres ont pu approcher. Dans sa galaxie, les personnages sont comme des étoiles, les spectateurs, des poussières; et lui, c'est le soleil. Un Dieu vivant qui ne souffre d'aucune contestation.Proposé en dvd dans sa version courte, The Prefab People (Rapports préfabriqués) détaille la vie de prolétaires dans la Hongrie communiste des années 80. Le DVD est d'ores et déjà disponible chez ...