La critique d'Excessif

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clef_la_cine L'HISTOIRE : Depuis peu Eric Vincent, trentenaire sans histoire, a un fort sentiment de malaise. Est-ce la peur d'avoir un enfant ou celle de voir brutalement resurgir le fantôme d'un père qu'il n'a jamais connu ? Un matin, un inconnu l'appelle pour lui proposer de récupérer les cendres de son père. D'abord réticent, il finit par accepter et se retrouve plongé au coeur d'une machination infernale.
Avec La Clef, puzzle mental ténébreux, Guillaume Nicloux renoue avec les obsessions polardeuses d’Une affaire privée et de Cette femme-là en laissant de côté les tentations mystiques du Concile de Pierre. Une bonne nouvelle pour le cinéaste, doué pour construire des atmosphères torves et écrire des personnages fâchés avec l’existence. Très beau et très bizarre.

LA CLEF
Un film de Guillaume Nicloux
Avec Guillaume Canet, Marie Gillain, Vanessa Paradis
Durée : 1h56
Date de sortie : 19 décembre 2007


Depuis peu Eric Vincent, trentenaire sans histoire, a un fort sentiment de malaise. Un matin, un inconnu l'appelle pour lui proposer de récupérer les cendres de son père. D'abord réticent, il finit par accepter et se retrouve plongé au coeur d'une machination infernale. Beau cauchemar, La clef est au cinéma ce que la physique quantique est au calcul sur les doigts. C’est-à-dire une œuvre tellement étrange qu’on se demande si sur ce coup-là Guillaume Nicloux ne serait pas dingue à clouer au sol. Plus abstrait que dans ses expérimentations passées, le cinéaste prend ici un malin plaisir à déconstruire tout ce qui s’apparente aux codes usuels de la narration, à multiplier les autocitations, à hacher son montage sans précaution et risque d’être assimilé à un David Lynch français pour l’incapacité du spectateur à résumer clairement l’histoire une fois sorti de la projo. Pour la beauté de surface (comprendre la séduction plastique). Pour le goût du fantastique ouaté qui contamine le réel. Comme le réalisateur de Mulholland Drive, Nicloux trouve de la beauté dans la laideur et de la laideur dans la beauté. Mais avant de parler de Lynch, mieux vaut parler de Roman Polanski (Nicloux faisait inconsciemment ou non référence au Locataire dans Une Affaire privée). D'une descente aux enfers à la fois réaliste et névrotique où tous les petits riens sont sources d’ennui, les regards torves synonymes d’agression latente. Il y a chez lui une peur manifeste du contact humain, une peur paranoïaque du complot, une absence de confiance en son prochain. C’est simple: à chaque fois que le personnage de Guillaume Canet roule en bagnole, on a l’impression qu’une voiture va surgir au détour d’un plan, dans la profondeur de champ, et le percuter de plein fouet. L’installation d’une pareille atmosphère réclame de la minutie et du temps. Là où certains risquent de s’ennuyer ferme, d’autres vont se prendre au jeu avec une délectation pas feinte. Autant le dire illico: on appartient à la seconde catégorie.


Pour que l’on ne soit pas totalement perdu (un tel casting – Guillaume Canet, Jean Rochefort, Vanessa Paradis – aurait pu laisser supposer une œuvre popu plus consensuelle), les personnages principaux de La clef sont des fils conducteurs que l’on connaît déjà si on a déjà visionné quelques films de Guillaume Nicloux. Fragmenté, le récit propose la réunion de deux personnages principaux: celui d’Une affaire privée (le détective privé François Manéri incarné par Thierry Lhermitte, toujours avec sa clope au bec) et de Cette femme-là (la flic Michèle Varin par Josiane Balasko, toujours dans ce même état de somnambulisme). Par leur simple présence, ils nourrissent la substance d’une nouvelle aventure (toute la partie avec Guillaume Canet). On peut aussi voir dans cette addition une sorte de film-somme labyrinthique où Nicloux donne un prolongement à ses précédents films, histoire de faire durer le plaisir et de répondre à l’état d’apparente frustration laissé par les dénouements pirouettes de ses deux opus susmentionnés. Quoiqu’on en dise, le résultat est au moins riche en promesses puisque les mêmes personnages et les mêmes acteurs devraient revenir de manière récurrente dans son cinéma. Et ceux de La Clef dans des œuvres futures. On pourrait arguer que l’auteur a eu cette fois-ci les yeux plus gros que le ventre et que les trois intrigues parallèles auraient très bien pu nourrir trois films indépendants. Mais à aucun moment, Nicloux ne bâcle. A aucun moment, il sent le besoin de créer des raccourcis ni même de donner des solutions miracles. Ses personnages prennent le temps de vivre des situations rocambolesques et de s’en tirer comme ils peuvent. Parfois de manière insolite, saugrenue.


Ça tombe bien: ce cinéaste français (l'un des plus stimulants que l’on ait vu ces dernières années) aime le quotidien qui déraille, les résolutions absurdes qui n’ont pas de sens, les personnages aux prises avec leurs démons intérieurs. Contrairement à Une affaire privée et dans une moindre mesure Cette femme-là qui empruntaient des itinéraires scénaristiques a priori plus linéaires, La Clef joue la carte de l’expérimentation pure, à deux doigts du raisonnement théorique. L’histoire polardeuse n’est finalement qu’un prétexte pour disséquer les troubles filiaux entre des parents et leurs enfants: le personnage de Guillaume Canet, brutalement rattrapé par son passé, ne veut pas faire de bébé à sa nana (Marie Gillain) de peur de reproduire un schéma familial désastreux; Manéri (Thierry Lhermitte, excellent dans ce registre) part à la recherche de sa fille perdue; Varin (Balasko, revêche et touchante), endeuillée depuis la disparition de son fils, s’occupe d’une affaire floue et aide une femme à retrouver la chair de sa chair. On retrouve finalement au-delà des oripeaux les vraies thématiques qui tracassent Nicloux depuis quelques temps: la quête d’une personne aimée disparue, le besoin de renouer des liens avec des êtres oubliés, l’envie de faire renaître un spectre des morts. Dans Le concile de Pierre, son film a priori le plus lointain, on retrouvait également la même problématique: jusqu’où une personne peut se perdre par amour? Cette atmosphère glaciale et familière, entre réalisme et fantastique, révèle sans en avoir l’air un cœur chaud. D’autant que pour la première fois, peut-être, chez Nicloux, la construction des plans répond aux sentiments indistincts des personnages et cherche moins à créer une froide distance. Et si on a l’impression que ça manque d’émotion, c’est uniquement parce que le cinéaste refuse les digressions lacrymales. Une vraie pudeur donc.


En contrepoint, les amoureux de son cinéma s’amuseront à détecter les correspondances entre ses films. Il est assez amusant de voir Manéri s’enfoncer de plus en plus dans sa mouise existentielle, encore une fois à la recherche d’une fille. C’est un écho au personnage de Rachel Siprien (Marion Cotillard dans Une affaire privée) qu’il recherchait pendant tout le film sans voir qu’elle était en face de lui. Seul souvenir de sa fille: une photo. Quasiment la même qu’il trimballait dans Une affaire privée. Sachant pertinemment que le spectateur s’était déjà fait avoir une fois dans Une affaire privée (Cotillard avait une coupe de cheveux différente et des lentilles de couleur), Nicloux procède différemment et renouvelle le plaisir de l’enquête. Ailleurs, les personnages secondaires d’Une affaire privée reviennent mais dans des rôles différents. Entre temps, d'autres se sont greffés (Michaël Abiteboul, Marina De Van, Pascal Bonitzer). Pour Nicloux, cette modification appartient à l’expérimentation (seuls Lhermitte et Balasko n’ont pas changé). D’ailleurs, son précédent Concile de Pierre, adaptation non exempte de qualités d’un roman très contestable de Jean-Christophe Grangé, devait être considéré comme une expérimentation où l'auteur essayait de mettre en valeur les zones intimistes dans un film commercial et a fortiori formaté. Un peu comme lorsque David Lynch adapte Dune. Rien de plus.


Les non convertis à cet univers risquent d’être surpris par le traitement des personnages tous plus ingrats les uns que les autres. Mais il suffit d’une scène pour qu’ils révèlent à un moment donné une détresse (le personnage de Marie Gillain qui subit les événements). D’autres vont tiquer sur le fait que les acteurs sont filmés de manière dérangeante (Guillaume Canet ressemble à monsieur tout le monde), montrés sous leur jour le plus asexué. Il y a pourtant du désir, de l’amour pour ces personnages rouillés. Le même que l’on percevait dans Le concile de Pierre où Bellucci était cernée, dépressive mais désirable. Toutes ces qualités n’empêchent cependant pas de penser que La clef du film (élément récurrent dans le cinéma de Lynch et synonyme de solution concrète) se trouve dans le cerveau de Nicloux. Il a tout calculé comme un grand pour que le spectateur regarde son film à répétition. Sur ce plan, rien à dire, c’est réussi: la complexité de l’intrigue policière balisée par des repères temporels (superposition des univers avancée par Varin) invite à des visions répétées. De toute façon, peu importe que l’on comprenne ou pas. La manière triste, divine, grotesque, tragique et virtuose dont Nicloux ausculte les forces du mal et radiographie le malheur du monde suffisent à imposer un total respect. Résultat? Un épisode de Twin Peaks made in France. Une énigme délicieusement tirée par les cheveux qui provoque une fascination durable post-projo. Donc joie.

Romain Le Vern





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