L'HISTOIRE : "Pour mes 18 ans, je veux un anniversaire vraiment spécial, le plus bel anniversaire de ma vie avec vous."Une peinture poignante

La Famille Wolberg prend ses quartiers à Mourenx, dans le Béarn : à la fois ville et campagne, proche de la mer et de la montagne. Il neige, mais dès le générique, l’atmosphère est réchauffée par un somptueux titre de northern-soul américaine. C’est la fin de l’hiver, période mélancolique et diffuse précédant l’euphorie printanière. Au diapason de cette tonalité douce-amère, le personnage de Simon Wolberg fait le funambule entre les rires et les pleurs. Maire de Mourenx, Simon croit tout pouvoir contrôler. Sa ville, sa famille, sa vie. Or tout cela n’est pas aussi malléable qu’un discours politicien. Au détour d’un aveu étranglé dans un sanglot, au cimetière, lors d’une visite avec son père sur la tombe de sa mère, on découvre chez cet homme d’apparence si stable - « invincible » dira sa fille – une friabilité bouleversante.
L’idée de génie, c’est d’avoir donné ce rôle à François Damiens, comique belge connu pour ses caméras cachées. Léger et mélancolique à la fois, d’un magnétisme total, Damiens est bouleversant. En l’utilisant à contre-emploi, Axelle Ropert dote chacune de ses apparitions d’un baume lumineux, d’un halo vivifiant : il est un peu la bulle de champagne dans la torpeur tragique. Car s’il est malade, condamné par un cancer, Simon n’en a pas encore fini avec la vie. Avant de partir, il veut tout savoir sur sa famille. Ce que fait son frère lorsqu’il part en vadrouille. L’âge de la nouvelle conquête de son père. Pourquoi sa femme l’a trompé, et surtout, pourquoi avec un blond – il s’en va le provoquer lui-même, lors d’un duel verbal « westernien », aussi drôle que violemment désespéré. Pour Simon en effet, les secrets ne doivent pas exister au sein de la famille, lieu ultime de partage et havre de paix vers lequel se blottir en cas de grand froid. Pourtant, il leur cache l’essentiel : sa propre fin. Incapable de se résoudre à la perte de sa femme, de ses enfants, et de sa vie, Simon s’agite, parle beaucoup et bien, cherche des réponses dans un monde qu’il croyait solide, mais qui le trahit sans cesse.

Un détail qu’on oublie presque, mais qu’il faut mentionner parce qu’il a son importance : Simon Wolberg est juif. On l’oublie presque, parce qu’Axelle Ropert déjoue toutes les attentes à ce sujet. Là où le cinéma français habituel aurait fait de cette judéité un prétexte pour enclencher une réflexion sur la Shoah, la cinéaste esquive cet automatisme d’une blague (terrible) sur les camps de concentration. Osé, toujours à côté, le film nargue ainsi la mort et les conventions en leur opposant de la grâce, par l’entremise de dialogues anti-naturalistes, très poétiques. Chez Axelle Ropert, même les enfants ont une élocution parfaite, Rohmerienne. Tous les personnages – blond compris – se doivent d’être mystérieusement beaux, magnifiés par les mots donc, mais aussi l’éclairage, le son : à ce titre, la dernière scène du film sert admirablement le geste contrasté de la cinéaste, jouant, contre la douleur et la grisaille, la naïveté pop et rose des girls groups des années 60 et la flamboyance coloriste héritée de Nicholas Ray. La Famille Wolberg trouve son équilibre fragile dans cet alliage des contraires, entre songe et réalité, atteignant des sommets d’émotion. Singulier film-oxymore d’une grande réalisatrice en devenir.
Eric VERNAY