1. >
  2. >
  3. >Critique La Foret De Mogari

La Forêt de Mogari

La critique d'Excessif

0/5
foret_magari_cinefr L'HISTOIRE : Shigeki vit dans une petite maison de retraite sous le regard bienveillant d'une aide-soignante, Machiko. Sans le savoir, tous deux partagent un lourd secret : la perte d'un être cher. A la suite d'un accident de voiture, Shigeki et Machiko se retrouvent seuls et désemparés. Lorsque le vieil homme s'enfonce dans la forêt voisine, Machiko n'a d'autre choix que de le suivre. C'est là, au coeur de cette nature protectrice, qu'ils vont à nouveau se sentir vivants.
Eblouissant est un mot qui revient souvent à la vision de La forêt de Mogari, de Naomi Kawase, qui est pourtant un film très simple, sans astuces ni «effets d’art». A une heure où l’on encense tout et surtout n’importe quoi, il serait peut-être bon de célébrer à leur juste valeur les vrais grands films de cinéaste qui n’ont pas peur de leurs audaces, encore moins de l’exigence des impatients. Spécialiste ès cinéma contemplatif jamais gratos, la réalisatrice de Shara vient de réaliser une petite merveille d’intelligence qui plonge avec lyrisme et volupté au cœur des traumatismes humains. Le plus beau film sur le deuil depuis Et là-bas quelle heure est-il ?

LA FORET DE MOGARI
COUP DE COEUR ROMAIN LE VERN
Un film de Naomi Kawase
Avec Shigeki Uda, Machiko Ono, Makiko Watanabe
Durée 1h37
Date de sortie : 31 octobre 2007


Haute intensité. Puissance de portée intacte. Voilà un film qui génère une fascination ébahie, immédiate et permanente, dont la cérébralité – pour ne pas dire la solennité – n’effraiera que ceux qui pensent que le cinéma est affaire de divertissement inoffensif. Un peu comme le mirifique Syndromes and a century, de Apichatpong Weerasethakul, peu vu car monstrueux; et pourtant, admirable. Pour ainsi dire, le synopsis du nouveau Kawase pourrait tenir sur un confetti: un vieil homme vit dans une maison de retraite isolée au Japon avec une aide-soignante discrètement compatissante. Tous les deux sont unis dans le même travail de deuil secret. Et s’ils se perdaient dans la nature pour oublier leurs obsessions mortifères et retrouver le goût à la vie ? On sait ce que vous vous dîtes: encore une de ses chroniques connement bruissantes qui vantent les vertus d’une dame nature pérenne et proposent une illustration extatique de la transcendance du néant. Et puis, il suffit d’entendre des sons de cloches bouddhistes, de regarder une partie de cache-cache dans les travées d’un champ de buisson, de fantasmer une cascade énervée où l’eau ne remonte jamais à sa source et de reluquer un papillon prisonnier d’une toile d’araignée pour comprendre que ces belles choses de rien possèdent un sens profond.


Dans tous ses films, Kawase récuse les clichés auteurisants, refuse les ficelles humanisantes, préfère un regard tendre au rire ironique et organise des plans virtuoses (horizontaux, verticaux, étourdissants) qui ressemblent aux choses indistinctes qui flottent dans son cerveau créatif et appellent quelques réminiscences d’un certain Ozu dont elle peut désormais se targuer d’être l’une des plus respectables descendantes. Chez elle, les images, partagées entre gravité et légèreté, surface et profondeur, mélancolie et désir sont affaire de regard et de mise en scène, pour l’oeil du spectateur autant que pour celui de la cinéaste. Avec un sens de l’élévation spirituelle Baudelairienne et des correspondances fulminantes qu’on retrouve rarement dans le cinéma actuel (sauf peut-être chez Ron Fricke, Alexandre Sokourov, Terrence Malick). Il faut fuir la dimension surdouée du cinéaste pour comprendre quelque chose à ses films. Ne pas voir la mise en scène comme l’habit trop bien taillé de personnages en manque, mais comme la tentative de donner à des obsessions personnelles une forme haute qui les reconnaît enfin.


Ce film symbolique, fragmenté en deux parties, adosse la pulsion de mort et l’instinct de vie dans un voyage intérieur, agreste et flamboyant qui se suit avec la même intensité d’un bout à l’autre. Le même cheminement que dans le déjà somptueux Shara, réalisé il y a trois ans, qui s’ouvrait sur une disparition et se terminait sur une naissance. Le mouvement élégiaque est porteur d’espoir, chasse les mauvais esprits et redonne l’envie d’aimer. Des «événements» qui dans d’autres mains pourraient paraître niais ou malvenus. Mais qui ici, par la grâce du montage, de la mise en scène et surtout d’une capacité à creuser l’intime, atteint des sommets d’émotion. Sans pathos, ni explicitation psy. Avec rien que des fragments, des moments doucereux, des zones interlopes, des instants de flottement. Dans un premier temps, on découvre un quotidien touché par des bizarreries diverses qui disent la souffrance ressentie et l’impossibilité d’être heureux à nouveau des deux personnages endeuillés. Par la suite, un chemin rédempteur nourri d’une énergie vitale (comme la longue scène de danse dans Shara où on revit) qui impose son itinéraire à un spectateur qui s’égare délicieusement. L’objectif en surface reste simple: montrer l’innocence des sentiments retrouvés. Avec des couleurs jamais écrasantes qui reflètent les émotions infinitésimales des personnages, des références jamais ostentatoires qui tiennent essentiellement du conte où le fantastique contamine le réel et détruit ce foutu poison qui consume du dedans. Comme si tout devenait émerveillement, première fois, reconstruction.


Rien n'est dit qui serait de trop, nul plan est inutile puisqu'il chemine. Ici, la nature est un grand corps malade – le corps de deux protagonistes – que l’on cherche à soigner et à apaiser. En confrontant les morts et les vivants, les ombres et les lumières, le feu et la nature, la métaphysique et le physique, le corps et l’esprit, la naïveté et la démence, le jour et la nuit, le cinéma de Kawase, déploie toutes ses richesses, fonctionne sur le ressenti, laisse le temps au temps et lave le spectateur de ses stigmates. Réflexion sur la vieillesse, angoisse sourde de l’inconnu, peur de se perdre soi-même dans ses propres cauchemars, parole atrophiée pour toucher au plus juste des tourments de l’âme. Tout le prix d’une odyssée panthéiste et animiste sur le don de soi. Toujours pas convaincu? Faîtes le test. Revenez-en heureux, malheureux, le cœur gonflé, la larme à l’œil. De tous les films qui sortent ce mois-ci, combien tiendront le coup quand vous les reverrez ? Ne cherchez pas plus loin: celui-ci donne envie de se perdre, d’espérer et peut-être de se consoler. Peu de films en vérité savent à ce point tutoyer leur spectateur. Lui montrer ce qu'il désire et ne se sait pas désirer. Il n’est rien de plus beau qu’une cinéaste qui donne la sensation de danser avec les anges. C’est dire la valeur de ce précieux poème.

Romain Le Vern



Retrouvez dans les pages suivantes des photos de ce sublime film

Mag : plus d'actu sur La Forêt de Mogari

  • kawasedosshaut
    Le coin du cinéphile
    Portrait Naomi Kawase (cannes 2007)31 octobre 2007 - 0 commentaires

    Shara et Moe No Suzaku ont ces dernières années marqué les esprits des cinéphiles avides d'un cinéma japonais renouvelé et sensible. De facto, la reconnaissance de Naomi Kawase n'a fait que croître. ...

Le verdict des internautes

Total des votes : 0

Les notes des internautes

  •  
    Scénario
  •  
    Réalisation
  •  
    Acteurs
  •  
    Musique

Les meilleures critiques

logAudience