Bien qu'ayant peu de films à son actif, Kohei Oguri a déjà eu le temps de recevoir de nombreuses distinctions. Ainsi, son premier long métrage,
La Rivière de Boue, est nominé en 1981 à l'Oscar du Meilleur Film Etranger. Le suivant,
Pour Kawako, reçoit le prix Georges Sadoul, tandis que son troisième,
L'Aiguillon de la Mort, décroche en 1990 le Grand Prix du Jury à Cannes ainsi que le prix de la FIPRESCI… Depuis
L'homme qui Dort, qui remporte l'adhésion du public japonais en 1996, Kohei Oguri ne donnait plus de nouvelles. Mais le cinéaste revient en 2005 avec un cinquième long métrage,
La Forêt Oubliée, présenté en Quinzaine des réalisateurs au dernier Festival de Cannes. Malheureusement, malgré une réalisation classieuse et de bonnes intentions évidentes, la sauce ne prend pas et l'effet que produit le film tient davantage du somnifère que du stimulant intellectuel. Dommage.
LA FORET OUBLIEE
UmoregiDe Kohei Oguri
Avec Tadanobu Asano, Karen, Hiromitsu Tosaka, Akira Sakata, Sumiko Sakamoto, Ittoku Kishibe
Durée : 1h33
Sortie le 28 décembre 2005Dans une petite ville montagneuse, adultes et adolescents vivent dans des mondes séparés. Tandis que les adolescents s'inventent des histoires fantastiques, les adultes poursuivent leur quotidien sans enthousiasme. Les deux générations n'ont a priori aucune chance de se rencontrer, et pourtant une tempête va bouleverser leur vie à tous : l'éboulement provoqué va dévoiler l'existence d'une forêt souterraine restée enfouie depuis des siècles. Alors que réalité et imaginaire s'entremêleront progressivement, les habitants auront peut-être une chance de se retrouver.La principale qualité de
La Forêt Oubliée est de revenir aux sources du fantastique. A une époque où le genre est assimilé aux histoires de fantômes – et tout spécialement, aux yeux du public occidental, concernant le cinéma japonais – il est bon de se rappeler qu'à l'origine, le fantastique consiste simplement en l'intervention de phénomènes irrationnels dans la réalité qui est la nôtre. Ainsi, Kohei Oguri prend le temps d'installer son univers, une petite ville peuplée d'adultes et d'adolescents séparés par le fossé des générations, pour faire ensuite basculer tout ce beau monde dans une autre réalité. Et il faut dire que le village où se situe l'action s'avère propice aux phénomènes étranges, avec les montagnes et forêts brumeuses qui l'entourent. Esthétiquement soigné,
La Forêt Oubliée exploite habilement le décor et met parfois en valeur des détails, comme les reflets dans l'eau ou les zones d'ombre dans la forêt. Le problème est qu'à vouloir prendre son temps avant de faire intervenir des évènements inhabituels, Kohei Oguri ne réussit qu'à nous endormir. Au final, dans
La Forêt Oubliée, il ne se passe pour ainsi dire pas grand-chose.
Bien entendu, le véritable sujet est tout autre et l'on comprend vite que la difficulté de communication est au centre du film, dont le but est de montrer à quel point les enjeux quotidiens séparent des êtres qui se côtoient au lieu de les réunir. A ce titre, le film aborde brièvement un problème social rarement évoqué au cinéma : le drame des personnes âgées arrachées à leur maison pour être placées dans des cliniques spécialisées. La prestation de Sumiko Sakamoto dans le rôle de la grand-mère Tomie donne ainsi lieu au moment le plus touchant du film. Il s'agit d'ailleurs du seul moment d'émotion car le reste laissera presque de marbre. Les enjeux explorés dans
La Forêts Oubliée sont certes intéressants mais aucune alchimie ne se crée entre les personnages et le spectateur. La piètre direction d'acteurs joue certainement un grand rôle dans l'affaire. Rien que la première scène, une conversation entre trois jeunes filles, annonce la couleur puisque les actrices récitent leur texte avec un rare amateurisme. Des acteurs confirmés viennent apporter leur soutien, mais mis à part Sumiko Sakamoto et peut-être Ittoku Kishibe (l'oiseau de
Survive Style 5+), aucun ne parvient à crédibiliser l'histoire. Même le toujours sublime Tadanobu Asano (
Taste of Tea), habituellement capable d'endosser à peu près n'importe quel rôle avec un naturel et un charisme incomparables, ne brille pas dans ce film.
Avec l'ennui qui s'installe sournoisement, le style de réalisation de
La Forêt Oubliée en vient à sembler très pompeux. A force d'insertion d'images censées nous éblouir par leur génie et d'effets de silence supposés nous captiver, le film finit surtout par nous irriter et il arrive même que certains passages virent au ridicule. Ainsi, lors d'une balade nocturne en forêt, nos habitants voient soudainement apparaître un rempart et une grille d'entrée. Cette porte vers un monde très certainement fascinant, mais sur lequel nous n'aurons aucune information, se trouve être gardée par des hommes et femmes parés de costumes et maquillages – sans aucun doute lourds de symbolisme – effectuant de spectaculaires bonds dans les airs, le tout dans un effet de ralenti et de silence. L'utilité de l'intervention de ces adeptes du trampoline ne nous sera pas explicitée, sans doute est-elle supposée produire le même genre d'effet que les apparitions de la femme aux cheveux rouges dans
Twin Peaks, Fire Walk With Me. N'est pas David Lynch qui veut. Seules les dernières minutes du film s'avèrent plus réjouissantes que l'heure et quart qui précède et atteignent leur objectif de distiller une atmosphère onirique.
Il est bon de se souvenir que le cinéma fantastique japonais ne se résume pas à des femmes ou petites filles (enfin tout ce qui est féminin) aux cheveux sales jouant les croque-mitaines. Il est aussi agréable de constater que des cinéastes essaient des choses nouvelles sans nécessairement respecter les schémas scénaristiques imposés par le genre du fantastique tel qu'il est devenu.
La Forêt Oubliée est une tentative louable de sortir des conventions et de nous proposer une expérience. Dommage qu'un ennui irrépressible teinté d'agacement surpasse les atouts que Kohei Oguri avait de son côté. Mieux vaut se replonger dans un bon Kiyoshi Kurosawa et oublier cette forêt.