Contrairement à ce que pourrait laisser croire son titre, le nouveau film du réalisateur de L’Esquive n’est pas vraiment un conte des mille et une nuits, mais plutôt une fable tendre et cruelle sur notre société. La graine, c’est la semoule du couscous ; le mulet, c’est le poisson que ramènent les chalutiers tous les matins dans le port de Sète. L’histoire de ce film repose sur cette association originale dont Slimane Beiji, un ex-ouvrier des chantiers navals condamné au chômage pour sa lenteur, espère faire la recette miraculeuse du restaurant flottant qu’il aimerait ouvrir. Mais pour cela il a besoin de multiples autorisations, prêts et autres formalités administratives. Alors il entreprend d’aménager l’épave flottante qu’il a achetée et d’y organiser un grand dîner où sera servi le fameux couscous de poisson cuisiné par son ex-épouse…
LA GRAINE ET LE MULETUn film d’Abdelattif Kechiche
Avec Habib Boufares, Hafsia Herzi, Faridah Benkhetache, Abdelhamid Aktouche
Date de sortie : 12 décembre 2007Résumé ainsi,
La Graine et le mulet ressemble au énième film consacré à un homme qui tente d’aller au bout de son rêve contre vents et marées. Le résultat est infiniment plus riche que ce postulat. Parce qu’Abdellatif Kechiche s’intéresse avant tout à l’humain et qu’il ne quitte pas d’un pouce ses personnages. Ceux-ci sont d’ailleurs ici particulièrement nombreux, mais il n’en néglige aucun pour autant. Il y a dans sa direction d’acteurs l’une des qualités les plus rares qui soient : la passion. On retrouve dans ce film les caractéristiques remarquées dans les précédents. À ceci près que cette fois le réalisateur passe au niveau supérieur et n’hésite pas à se mettre en danger en permanence. Le réalisateur y démontre qu’il est de la race des Pialat, par la vérité incroyable qu’il tire de ses protagonistes, mais aussi de celle des Pagnol pour la chaleur avec laquelle il dépeint ce microcosme. Il faudrait énumérer ici toutes les confrontations qui s’achèvent dans les larmes. Car Kechiche n’a pas peur de faire pleurer ses interprètes. Pourtant il ne sombre jamais ni dans le pathos ni dans le ridicule et ne perd jamais de vue son sujet : la recomposition d’une famille autour d’un projet.

La Graine et le mulet est une tranche de vie, un instantané d’un petit morceau de France en 2007 où les impératifs économiques entraînent des répercussions humaines profondes. Le film se déroule au sein de la communauté d’origine maghrébine, mais ici tout le monde parle français et vit à l’occidentale sans bouder pour autant le couscous traditionnel autour duquel se rassemble la famille, quitte à se serrer parfois pour accueillir les nouveaux venus. Les plus jeunes ont l’accent chantant du Midi et l’étranger désigné, c’est l’immigré de fraîche date prêt à tout pour s’intégrer à son tour dans ce pays de cocagne. Après avoir montré la jeunesse des banlieues, dans L’esquive, avec son langage et ses codes générationnels parfois exotiques, Abdel Kechiche élargit son panel, sans sombrer pour autant dans le reportage ethnographique. On échappe enfin à l’équation : cité = délinquance + déliquescence. Son nouveau film se situe à Sète, la ville de Georges Brassens, et ce n’est certainement pas un hasard. Il y a aussi dans la description de ce groupe, et notamment dans les scènes de café entre copains, quelque chose de la chaleur du cinéma de Marcel Pagnol et de son goût pour les personnages hauts en couleur confrontés à des situations mélodramatiques.
Dans ce monde en mouvement exponentiel dont la rentabilité est devenu l’impitoyable crédo économique, monsieur Beiji fait figure de dinosaure et il faut l’enthousiasme de sa belle-fille, une gamine effrontée qui n’a pas sa langue dans sa poche, pour qu’il puisse croire à nouveau en son avenir. Il convient de souligner ici l’excellence du casting, constitué à la fois de comédiens confirmés (on reconnaît même un ex des Deschiens, Bruno Lochet) et d’amateurs formidables. L’interprète principal, Habib Boufares, ressemble d’ailleurs à s’y méprendre au sexagénaire usé qu’il incarne. Quant à sa partenaire principale, Hafsia Herzi (couronnée du Prix Marcello Mastroianni de la jeune actrice à la Mostra de Venise où le film a accumulé les trophées dont un Lion d’argent), elle évoque irrésistiblement par son naturel Sandrine Bonnaire dans A nos amours. Dès lors, si elle ne s’égare pas dans des chemins de traverse, on peut lui prédire une grande carrière.

Abdel Kechiche n’est pas un cinéaste calculateur. C’est un metteur en scène méticuleux et attentionné qui procède à la manière d’un sculpteur pour s’approcher au plus près de la vérité et la modeler ensuite à sa manière. Mais chez lui, le réalisme ne passe jamais par un œil de documentariste : les dialogues sont très écrits et il s’y dit beaucoup de choses sur la vie, l’amour et la mort. Chez lui, n’importe quelle scène devient l’enjeu d’un Happening permanent, quitte à remettre son film en question. Chaque séquence est traitée de façon autonome, la moindre situation est prétexte à des développements inattendus. C’est comme ça que la vie finit par submerger la fiction et que des gamins chapardeurs de mobylette élèvent le film à la densité tragique universelle du Voleur de bicyclette. Bien malin qui pourrait déceler un plan inutile ou des longueurs complaisantes dans ces deux heures et demie de cinéma total qui frisent parfois l’ivresse. Jusqu’au plan final qui tombe comme un couperet.
La Graine et le mulet est un film qui vous prend aux tripes et ne vous lâche plus.
Jean-Philippe Guerand