Robert Zemeckis revient à nouveau au film d’animation, se régalant avec les outils mis à sa disposition. Mais cette fois il n’y a point de lutins de Noël stressant ou de gentils enfants qui chantent autour d’un bon chocolat chaud. C’est même tout le contraire.
LA LEGENDE DE BEOWULFUn film de Robert Zemeckis
Avec Ray Winstone, Anthony Hopkins, John Malkovitch, Robin Wright Penn et Angelina Jolie
Durée : 1h53
Date de sortie : 21 novembre 2007Si
Le Pôle Express était un conte pour enfants,
La Légende de Beowulf semble avoir été pensé dans la même optique mais pour satisfaire un public adulte. Robert Zemeckis semble avoir volontairement accentué l’aspect mature de son film comme pour rétablir une sorte d’équilibre.
La Légende de Beowulf se démarque radicalement de toute la production d’animation américaine de par la technique employée mais aussi par son ton. Cela s’explique en grande partie par les deux scénaristes du film : Neil Gaiman et Roger Avary, deux auteurs pas spécialement réputés pour leur mièvrerie et leur frilosité face au politiquement correct. Robert Zemeckis suit à la lettre leur note d’intention et donne le ton dès la scène d’ouverture avec un banquet où tout le monde carbure à l’hydromel, jure et s’envoie en l’air derrière le moindre recoin. Zemeckis nous plonge dans un monde brutal et décadent, tranchant radicalement avec l’apparence lisse de l’image de synthèse. Mais le film n’est pas pour autant un pendant animé de
Caligula, le réalisateur dissimulant astucieusement les parties des corps pouvant choquer un public un peu trop puritain. De ce côté là pas de révolution,
La Légende de Beowulf étant quand même un gros film de studio, mais avec une facette « brute de décoffrage » des plus plaisantes, nous plongeant avec plus d’ardeur dans cet univers.
Le propos du film est lui aussi orienté vers un public mature et confronte la légende de ses personnages au réalisme le plus cru. Beowulf apparaît au début du film comme le héros épique conventionnel dans toute sa splendeur : courageux, invincible et loyal. Robert Zemeckis va lentement dévoiler ce qu’il intéresse dans ce projet, à savoir regarder ce qui se cache derrière les héros, les mythes et les légendes. Et la réponse ne se fait pas attendre : on y trouve souvent des hommes simples, faibles et avides de pouvoir.
La Légende de Beowulf quitte alors les sentiers du film héroïque pour s’aventurer dans le drame humain spectaculaire où le réalisateur confronte la légende de Beowulf (le poème et son personnage principal) au réel, le récit parlé face à l’écrit avec l’arrivée du Christianisme et des écrits monastiques.
Zemeckis illustre parfaitement son propos lors d’une séquence où Beowulf raconte ses exploits en pleine mer où il combattit des monstres marins. Le réalisateur met en images ce combat homérique complètement démentiel pour ensuite le faire remettre en cause par les différents témoins de la scène.
La légende de Beowulf est une entreprise de démythification transformant le héros en homme simple empli de doutes et de désirs qui lui font commettre les plus effroyables erreurs. Poursuivant sur cette même idée de dévoiler la nature humaine, Zemeckis n’aura de cesse de mettre littéralement son personnage principal à nu, lui faisant tomber ces armures et autres couronnes relatant ses exploits pour faire apparaître un être de chair (avec tous les besoins que cela implique) au corps recouvert de cicatrices disgracieuses. De la même manière que la mère de Grendel interprétée par Angelina Jolie cache son caractère monstrueux sous les apparats d’une créature de rêve. Ainsi l’un des seuls personnages qui ne dissimulent pas sa vrais nature se révèle être le monstrueux Grendel. Créature immense et difforme, littéralement écorché vif n’ayant plus aucune enveloppe pour dissimuler ses pulsions, Grendel peut massacrer à loisir et laisser exploser sa personnalité cauchemardesque. Pour un peu on se croirait chez Cronenberg et Verhoeven.
Robert Zemeckis n’a eu de cesse au cours de se carrière de travailler autour de la thématique du corps confronté à l’espace et le temps. Que ce soit avec ses personnages ou bien avec sa caméra, le réalisateur défie toutes les lois de la physique. Même s’il n’a pas attendu la création de la
performance capture pour tenter des mouvements impossibles, l’outil numérique lui ouvre enfin toutes les audaces visuelles.
Le Pôle Express était déjà un monumental morceau de bravoure sur le plan de la mise en scène, et
La Légende de Beowulf poursuit dignement le travail entamé auparavant par le réalisateur. La mise en scène est toujours aussi dynamique et virevoltante. Les scènes d’action sont spectaculaires et brutales. L’attaque de Grendel au début du film relève du jamais vu dans un film d’animation américain. Moment de violence tétanisant où les corps se retrouvent déchiquetés, empalés ou broyés. Autre grande scène d’action déjà citée plus haut, le combat maritime de Beowulf face à une dizaine de créatures des mers est une séquence ultra violente et jouissive que l’on croirait sortie tout droit du jeu vidéo
God of War. Les
gamers apprécieront. Sans oublier l’énorme combat final, grand moment d’
heroic fantasy. Mais en dévoiler plus serait gâcher le plaisir.
Techniquement parlant le film se situe largement au-dessus du Pôle Express. Même si étonnamment l’ensemble reste assez intimiste dans ses décors et son cadre, Zemeckis accentuant le propos sur ses personnages, l’image de synthèse se révèle très spectaculaire. Ceux qui se plaignaient de voir une horde de zombies sans émotions dans le regard avec Final Fantasy ou
Le Pôle Express risquent de revoir leur jugement envers cette technique employée par Zemeckis. Certains gros plans sur les visages sont absolument bluffants de photoréalisme et arrivent à transmettre la performance effectuée par les comédiens. Même si cette technique et cet aspect synthétique nous rappellent instantanément que nous ne sommes pas encore devant la réalité, mais bien devant une fantaisie, un conte merveilleux témoignant de la fin d’une époque. Celle des mythes et des grandes légendes humaines.
Stanislas Bernard