Fort d'un succès bien mérité en 2002,
La mémoire dans la peau avait cette qualité de faire passer ses personnages avant l'intrigue laissant toutefois pas mal de zones d'ombres sur un passé et un avenir encore très mal définis. Aujourd'hui avec cette
Mort dans la peau qui porte effectivement bien son nom, on peut désormais affirmer que le personnage s'avère bien plus sombre encore que dans l'opus précédent, héritant d'une maturité plus prononcée à l'image du film lui-même.
La mort dans la peauDe: Paul Greengrass
Avec: Matt Damon, Franka Potente, Brian Cox, Karl Urban, Joan Allen
Durée: 1h49
Sortie: 8 septembre 2004Vivant à l'insu de tous avec sa compagne Marie à Goa en Inde, Jason Bourne est devenu aux yeux des services secrets un fantôme insaisissable. Une bonne occasion pour ses anciens employeurs de faire de lui le bouc émissaire de tous leurs méfaits passés, sachant qu'aucune représaille ne pourrait être intentée contre un homme n'existant plus officiellement. Toutefois, une organisation cherchant à se venger d'un crime passé dont même Bourne n'a plus le souvenir, retrouve le couple et assassine Marie laissant le jeune homme pour mort. Celui qui avait tout fait pour se faire oublier se lance alors à la poursuite de ceux qu'il fuyait jadis. 

Si, ne serait-ce que pour son physique post-pubère, le choix de Matt Damon pour interpréter un tueur implacable à la solde d'une organisation secrète avait tout d'une idée étrange même si la sauce prenait sans problème, le casting prend désormais tout son sens puisque, aussi admirablement ficelée soit elle, l'intrigue est ici encore prétexte au développement d'un personnage torturé. Symboliquement, son aspect juvénile représentait l'enfant désemparé qu'était le nouveau Bourne, ignorant tout de ce qui l'entoure, de ce qu'il est, et de ce qu'il a été et ne répondant finalement qu'à des réflexes assez primaires pour tenter de remettre de l'ordre dans son existence. Finalement il choisira l'exile, sorte de fugue idyllique un poil naïve, au cœur de laquelle ne prendra place que l'amour avec une jeune femme toute aussi innocente que lui.
Les choses évoluent, les responsabilités et les véritables problèmes affluent. Montré du doigt comme étant le pivot central de ses "services" passés, Bourne malgré lui prend l'entière responsabilité des meurtres organisés par la CIA auxquels il a participé en risquant, à force de trop fouiller son passé, de devenir un témoin que n'aurait pas été l'ancien Bourne, alors bien plus discret. Le gouvernement russe se retrouvant également mis en cause, l'ancien espion devient alors la proie d'un système encore bien complexe l'amenant alors à son second élément déclencheur de maturité, et pas des moindres. Pour interpeller le spectateur tout autant que le personnage, Paul Greengrass n'hésite pas à tuer le deuxième personnage principal du film, Marie interprétée par Franka Potente au bout du premier quart d'heure. A ce titre l'adieu sous-marin entre les tourtereaux est d'une redoutable intensité comme on n'en voit malheureusement trop peu souvent lorsqu'un personnage décède dans un film.
Remonté et extrêmement à cran, bien qu'ayant une attitude neutre, Bourne devient alors l'homme qu'il aurait dû être, tant psychologiquement que physiquement, fatigué, le visage sale et les blessures saillantes. Là où il faisait joujou avec les gardiens de l'ambassade deux années auparavant, le personnage de Matt Damon ne frappe que pour tuer et ne laisse pour ainsi dire aucun survivant derrière son passage, devenant un véritable anti-héros digne des romans du même genre. Un personnage amplement assombri, bien qu'étant encore en transition (on ne le connaîtra vraiment que dans
La Vengeance dans la peau) reflétant un film bien plus obscur que son prédécesseur.

Si sur le fond, Greengrass garde le spectateur en haleine, il en va de même pour la forme, adoptant le même rythme linéaire et les mêmes trous informatifs que le personnage de Bourne n'a pas encore saisis, et dans lesquels il nous embarque à nouveau. Les habitués du premier film ne seront donc pas largués, contrairement aux nouveaux venus qui risquent de sourciller pas mal s'ils attaquent directement la trilogie Bourne par ce second opus. Tout ce qu'on avait pu apprécier dans le premier film est ici réutilisé, notamment un certain réalisme dans les séquences d'action. Toujours doté d'un sens de l'orientation imparfait, l'espion se sert de diverses cartes pour se repérer, que ce soit dans le métro berlinois ou les routes qui entourent la cité et se donne un vrai mal de chien pour trouver des portes ou des voitures qui s'ouvrent du premier coup. Dans une autre mesure, là où n'importe quel héros hollywoodien se remet de ses blessures rapidement, Bourne boitera tout le long du film après avoir sauté d'un pont pour atterrir 3 mètres plus bas sur un bateau.
De même lorsqu'une balle se loge dans son épaule, il se voit obligé de voler une bouteille de Vodka dans un supermarché histoire de cautériser sa blessure qui ne cessera de le faire jongler, là encore, jusqu'à la dernière bobine.
Film bien plus sombre dans son fond, les scènes de combats sont également ici plus nerveuses et plus violentes, l'excellent combat chorégraphié du 1er film laissant place à une empoignade beaucoup plus sauvage et brouillonne. Mais le clou du film reste indiscutablement la poursuite en voiture opposant Bourne et son binôme russe interprété par Karl Urban (Eomer dans
le Seigneur des anneaux), ici aussi beaucoup moins classe et plus sanglante que la gentillette course poursuite du 1er volet. Son côté super spectaculaire (le mot est faible) et réaliste nous renvoie alors vers les séquences musclées offertes par William Friedkin par le passé.
Film relais d'une trilogie sondant la personnalité de son héros en profondeur,
La mort dans la peau se démarque par une violence et une noirceur plus appuyées et ne démérite pas une seule seconde face à son prédécesseur. Cela va de soit, on attend l'épisode ultime avec impatience.