Révélé en 1994 par
Little Odessa, James Gray avait enduré un accueil critique houleux à Cannes pour son deuxième film,
The Yards, en l'an 2000, avant de se voir couvert d'éloges quelques mois plus tard, lors de sa sortie en salles. Bis repetita, la projection de presse de
We Own The Night s'est achevée par une bordée de huées. Extrême réaction de dépit envers un film noir d'un classicisme à toute épreuve qui prend pour personnage principal le propriétaire d'une boîte de nuit new-yorkaise de la fin des années 80 confronté à la montée en puissance de la Mafia russe et à ses relations personnelles avec l'un de ses pères tranquilles, qu'il considère comme son parrain adoptif… au propre comme au figuré. Mais la voix du sang est la plus forte. En effet, la particularité de ce chien fou (Joaquin Phoenix, formidable par son mélange de force et de fragilité) est d'avoir pour père l'une des figures tutélaires de la police (Robert Duvall qui s'impose comme une évidence) et pour frère l'un de ses plus sûrs espoirs (Mark Walhberg, délibérément en retrait).
LA NUIT NOUS APPARTIENT
(We Own the Night)
Un film de James Gray.
Avec Joaquin Phoenix, Mark Wahlberg, Eva Mendes, Robert Duvall…
Durée : 1h45
Sortie : 21 Novembre 2007
Le public cannois a trop souvent tendance à confondre classicisme et académisme. Comme si la doxa du cinéma artistique commandait de tourner des plans séquences de vingt minutes ou de multiplier flous artistiques et dialogues sibyllins pour sacrifier aux canons de l'audace. We Own the Night s'inscrit dans la plus pure tradition noir de ce cinéma qui fit le bonheur des séances du samedi soir à l'âge d'or d'Hollywood. Principale critique des pisse-froid incapables de goûter leur plaisir (on a même entendu prononcer des invectives aussi déplacées que “fasciste” ou même… “sarkozyste”) : les bons portent l'uniforme. C'est faire bien peu de cas des films de Raoul Walsh, Henry Hathaway et Jules Dassin qui exaltaient l'héroïsme de la police ou du FBI avec la même fougue que les faits d'armes des gangsters les plus dépravés. En outre, James Gray transcende largement ce propos en l'associant à ses thèmes de prédilection : la rédemption et surtout les rapports père-fils. Comme beaucoup de classiques du film noir,
We Own the Night (dont le titre original, qui reprend le slogan écrit sur l'écusson de la police new-yorkaise, a été traduit par La nuit nous appartient) calque sa structure narrative sur celle d'une tragédie grecque. Sa mise en scène revendique quant à elle un cousinage appuyé avec le cinéma new-yorkais d'il y a une vingtaine d'années et la référence à Sidney Lumet n'est pas innocente. Il y a du Treat Williams en Prince de New York chez Joaquin Phoenix, mais aussi quelque chose de la fragilité d'Al Pacino dans Un après-midi de chien.

Brillant directeur d'acteurs, James Gray ne se contente pas de digérer ses références. Comme tous les auteurs, il les dépasse et n'hésite pas à les pervertir en affirmant son goût pour un cinéma à l'épreuve du temps qui refuse les effets de mode. L'affrontement final dans des roseaux enfumés ne donne pas lieu à d'interminables digressions. Quant à la poursuite automobile qui constitue le point d'orgue du film, elle est mise en scène d'une façon qui se démarque délibérément des standards habituels du genre et notamment de la référence en la matière :
de William Friedkin.
est un film qui refuse délibérément de prendre la pose et s'inscrit dans la plus pure tradition de ce cinéma hollywoodien où l'Entertainment va de pair avec une réelle épaisseur humaine. Au nom du père, James Gray y boucle une trilogie parfaitement cohérente qui représente en quelque sorte pour la communauté russe l'équivalent des films de Martin Scorsese ou Francis Ford Coppola pour les Italo-Américains. C'est de cette spécificité que naît l'universalité de cette chronique désenchantée à la noirceur minérale.