Fort de son succès retentissant outre-atlantique,
La Planète des singes de Tim Burton arrive ! Après avoir été longtemps un projet d'Arnold Schwarzenegger, le rôle principal échoie ici à Mark Wahlberg, décidémment la star la plus en vogue du moment ! Hou ! Hou !
LA PLANETE DES SINGES2001
Réalisation : Tim Burton
Acteurs : Mark Wahlberg, Helena Bonham Carter, Tim Roth, Michael Clark Duncan, Estella Warren, Kris Kristofferson, Cary-Hiroyuki Tagawa, David Warner, Lisa Marie
Durée : 2h
Sortie le : 22 Aout 2001
A quoi sert aujourd'hui de critiquer un film de Tim Burton remakant un classique de la SF, bardé d'effets spéciaux derniers cris et de vedettes invitées, à savoir au moins 4 raisons d'attirer les gens en masse dans les salles et de remplire de pépettes les poches des producteurs ? A rien. Génie consacré depuis
Ed Wood, Tim Burton est inattaquable car fort d'un esprit iconoclaste flattant l'intelligence du spectateur et doué d'un univers visuel spécifique immédiatement reconnaissable. C'est un auteur. Sujet hautement cinématographique,
La Planète des Singes a déjà généré un très bon film et n'attend plus que d'être remis au goût du jour. A l'inverse de l'original, le remake compte dans ses rangs simiesques des stars que l'on s'amuse à reconnaître, de la même façon que les humanimaux de
L'Ile du Docteur Moreau. Les maquillages enfin sont d'une perfection inédite dûe au spécialiste du genre, Rick Baker. Inattaquable, on vous dit. Reste à justifier ce cortège de bons points en y voyant une critique acerbe de la société américaine, la confirmation du talent de Tim Burton pour l'action et la beauté plastique du film. Du gâteau, quoi !

Toutes ces raisons jouent au final contre le film, à commencer par le statut d'auteur de Tim Burton. Il est bien entendu impensable que celui-ci se contente de refaire à la lettre un modèle qui n'a pas pris une ride ! Donc, il importe de surprendre le spectateur par les nuances subtiles et définitives qui changeront sa perspective toute faite de l'histoire : notre astronaute ne vient plus d'un lointain passé mais d'une station orbitale dans les environs. Il ne se crashe plus sur Terre mais sur une autre planète.... Il y a même au début une mise en abîme intéressante avec le rapport de domination homme/singe qui semble prometteuse. On attend la suite avec l'émerveillement de celui qui, se croyant en territoire connu, se rend compte qu'il faut tout redécouvrir. Chouette !... Bernique ! Au bout d'un quart d'heure, le pot au rose est dévoilé : on prend les mêmes en moins bien et on recommence. Même traque du héros dès son atterrissage, captivité, dissention dans les rangs des singes, fuite, retour à la cité légendaire des singes, révélation finale... Pas de relecture finalement, et remake basique il y a, sauf qu'à la limpide simplicité linéaire du modèle on se noie ici dans des digressions inutiles, des personnages secondaires inexistants, des péripéties ennuyeuses. Tim Burton est toujours aussi peu à l'aise avec l'action mais on a en plus perdu ses qualités esthétiques. Photographié et filmé comme le ferait n'importe quel réalisateur normalement compétent à Hollywood, le film déboulonne un peu la statue du maître. Mais c'est évidemment avec les singes qu'on l'attend au tournant...

Les singes sont visuellement irréprochables, on ne reviendra pas la dessus, sauf peut-être pour le maquillage de Tim Roth qui insiste trop sur sa férocité, le contraignant presque à une expression unique d'énervement permanent. Comme on pouvait s'y attendre, le plus grand soin a été apporté aux mimiques et aux déplacements pour renforcer l'aspect simiesque. Les singes crient bestialement dès qu'ils sont énervés, s'accrochent partout, roulent, s'épouillent (euh, non en fait...). Ils ont l'air de vrais singes sauf quand ils se comportent comme de vrais humains, c'est à dire les 3/4 du temps. C'est à se demander l'utilité de vouloir à tout prix crédibiliser un état (singes parlant) auquel on peut difficilement croire et dont les invraissemblances s'en trouvent renforcées. Bref, à vouloir être trop réaliste, on retire toute la force du concept qui en devient encore plus improbable. D'abord, il y a des singes parlants anglais, qui reprennent à la lettre toutes les institutions et les habitudes (même la prière avant le dîner) des humains, et il y a des humains très civilisés malgré des anneés de sauvagerie et dont on ne sait pas très bien ce qu'ils font là. Ensuite, ils se mettent sur la tronche. Finie la découverte progressive d'un univers inversé, exit la cruauté envers les humains (pas montrée, à peine évoquée), adios la grande aventure. Bonjour la narration bâclée, les décors en carton pâte évoquant ceux de
Dark Crystal, l'absence d'enjeu défini, les fins emboîtées et aussi peu enthousiasmantes les unes que les autres.
Tout le monde court après une originalité que jamais il ne trouva, perdant au passage l'efficacité d'origine. C'est très long, c'est très mou. Et à voir la fin, d'une gratuité surréaliste et qui fait, parait-il, l'objet d'analyses sur le net, il y aura une suite...
PS : Helena Bonham Carter est excellente et confirme tout le bien qu'on pensait de cette actrice depuis sa prestation de
Fight Club. Elle porte tout le film sur ses épaules, pas moins !
Denis BrusseauxNote :
4Tout d’abord, une précision de taille :
La Planète des Singes est le premier film célèbre à avoir été remaké par son producteur d’origine, en l’occurrence Richard Zanuck. Une personnalité légendaire (
Cleopatre et
Les Dents de la Mer, c’est déjà lui), éminemment sympathique (en tous cas le producteur le moins cynique qu’il m’ait été donné de rencontrer) mais dont la bonne conscience libérale, teintée d’écolo-mais-pas-trop, lui a valu ses derniers succès publiques, tant ils témoignent d’une ligne de conduite non-agressive, voire un peu faux-cul, en plein accord avec les obsessions de ses compatriotes (cf.
Deep Impact).

Avant que Burton, ou qui que ce soit, n’ait posé les pattes sur ce projet,
La Planète des Singes était déjà une production Zanuck, et ceci n’est pas à prendre à la légère. Dans les 33 ans qui séparent les deux films, l’écologie a très largement poussé ses pions dans les consciences occidentales, et la place « sacrée » de l’humain dans la nomenclature naturelle a connu de sérieux revers (animaux communicants, confusion des certitudes ethnologiques et éthologiques, chaîne alimentaire dézinguée qui transmet la « vache folle » à de braves citoyens, tripatouillages génétiques etc…). Aussi, le premier intérêt d’un tel remake était-il de revenir en partie à l’un des aspects du roman de Pierre Boulle, volontairement occulté dans le film original : celui d’un héros qui ne distingue plus très bien à quel « communauté » il appartient. Aussi, toujours en accord avec Pierre Boulle, les singes de cette version ont-ils conservé leurs comportements simiesques, et iraient presque jusqu’à se renifler le cul si le réalisateur avait poussé la farce jusqu’au bout. Ceci a donc vocation à nous rendre évidente la cohabitation primitif/évolué qui sied aux singes du film comme elle sied aux humains que nous sommes (les ethnologues applaudissent). Et comme les singes en sont au stade féodal de leur évolution, la démonstration n’a aucun mal à s’imposer.

Cet aspect du film décidé bien en amont, restait à trouver le réalisateur adéquat. Les interchangeables Ridley Scott, Michael Bay ou Chris Columbus furent un temps envisagés, avant que Zanuck ne comprenne qu’un minimum de personnalité ne serait pas un luxe superflu. C’est ainsi que l’ingérable Oliver Stone sua sang et eau sur cette adaptation forcément politique avant de jeter l’éponge.
L’arrivée en définitive de Burton n’a rien de hasardeux. La carrière singulière et parfaitement cohérente du fou de Burbank avait trouvé sa conclusion thématique avec
Ed Wood. A sa suite, et aussi réussi soit-il,
Mars Attacks annonçait le déclin et la redîte, et Burton, débarrassé du poids de son autobiographie (et accessoirement, de son pucelage embarrassant) ne songeait qu’à devenir un cinéaste « comme les autres », capable de swinguer d’un sujet à l’autre, de travailler sur des univers qui ne soient pas de sa propre émanation, chose qu’il était auparavant (et de son propre aveu) incapable de faire. Pour s’en convaincre, il suffira de comparer les séquences d’action de ses deux derniers films de commande (
Sleepy Hollow et
La Planète des Singes) avec celles, cataclysmiques, du premier
Batman. Les progrès sont indéniables ! Mais au-delà de cette évolution formelle, il ne faudra plus s’attendre à ce que Burton nous resserve du
Edward aux mains d’Argent à l’infini. Fini le temps du maître d’œuvre : place au mercenaire.
C’est dans les cadres soigneusement délimités par Zanuck et la
Fox que s’est faite cette
Planète des Singes. Burton n’y a apporté que son savoir-faire dans la peinture brève et précise des caractères (les deux généraux ennemis, vivant dans le silence la trahison de leur rapport maître-élève, en sont un magnifique exemple) et dans une très légère touche du complexe de marginal (le héros étant, comme à l’accoutumée, un « freak » aux yeux des autres personnages). Et l’on viendrait même à penser (scandale !) que certaines de ses caractéristiques « d’auteur » polluent le sujet plus qu’elles ne le servent (ici l’analogie messianico-conte de fées). Mais il demeure quelques belles prises de risque qui pimentent ce projet formaté. En premier lieu, la violence effective des singes, qui passent l’essentiel du métrage à briser des os dans des fracas dolby digitaux réjouissants. En second lieu, la résurgence inattendue de la Sally de
L’Etrange Noël de Mr Jack, à travers le personnage d’Ari (Helena Bonham-Carter), écolo naïve perdue en plein moyen-âge, et dont la romance tordue avec « l’animal » de héros possède des échos burtoniens qui ne doivent rien à la pose arty. Mais bien sûr, en jouant les mercenaires, le brave Tim savait à quoi il s’exposait. Cette romance dont il aimerait faire le cœur de son film a été très largement charclée par la production. Pas besoin d’être un génie du montage pour réaliser que 90% des plans sur la blondasse de service, qui apparaissent systématiquement dans les scènes d’intimité entre Whalberg et Bonham Carter, ne sont pas du fait de Burton.
Ce genre de procédure achève de nous rappeler à l’ordre :
La Planète des Singes est un film de studio, un « bloquebustaire » de l’été, certes consommable immédiatement, certes suffisamment jouissif pour ceux qui savent s’affranchir des noms d’un générique, mais lisez attentivement la note d’intention avant de vous y aventurer. Y’a pas écrit « auteur », là !
Rafik DjoumiNote : 7
Ci-dessous les liens avec les tests des
Planète Des Singes originaux.
Illustrations :
Abbot