La possibilité d'une île : après le livre, le film. Houellebecq, ce mastodonte de la littérature française contemporaine ô combien polémique, revient sur le devant de la scène. Alors que la rentrée littéraire commence tout juste à battre son plein, le romancier troque sa plume contre la caméra, adaptant pour l'occasion son propre ouvrage. Avec ce premier long-métrage, tout comme avec ses précédents écrits, il va diviser la critique et le public. Mais qu'en est-il vraiment ?
LA POSSIBILITE D'UNE ILE Un film de Michel Houellebecq
Avec Benoit Magimel, Arielle Dombasle, Ramata Koite, Patrick Bauchau, Michel Houellebecq
Durée : 1h25
Date de sortie : 10 Septembre 2008
Après
Extension du Domaine de la lutte et
Les Particules Elémentaires, voici à nouveau une adaptation du controversé Michel Houellebecq, à la différence près que le romancier mène de front cette adaptation et rejoint ainsi la sphère des écrivains qui passent à la réalisation, comme Philippe Claudel ou encore Eric-Emmanuel Schmidt. Mais, a contrario de ceux-ci, Michel Houellebecq conserve sa personnalité et son indéfectible envie de livrer une œuvre personnelle, au risque de s'attirer les critiques de tartuffes insipides qui, hélas, sont légions. Houellebecq livre une œuvre atypique qui ne cherche jamais la facilité, contrairement à nombre de ses confrères romanciers. Houellebecq reste Houellebecq, n'arrondissant jamais les angles comme a pu le faire Eric-Emmanuel Schmidt, conservant sa verve incisive et analytique sur notre société contemporaine.
Au risque donc d'élever contre lui une intelligentsia en mal de reconnaissance, l’auteur signe une œuvre qui ne laissera personne indifférent. La presse est déjà pourtant encline à des moqueries futiles au moment des premières projections publiques, comme au festival de Locarno, affublant le film du sobriquet stupide et peu original "
La possibilité d'un Bide" (comme le fut en son temps la sortie du livre en 2005). Houellebecq et ses aficionados n'en ont que faire. Mais dans cette industrie culturelle impitoyable, où l'argent reste le maître à penser, les films d'auteur comme
La Possibilité d'une île résistent tant bien que mal, faisant la nique à ses détracteurs.

Houellebecq a su, avec intelligence et bonhomie, transposer son roman sur grand écran, arrivant à cerner les véritables enjeux de cette adaptation. Il a élagué des pans entiers du livre et conservé l'essentiel, pour le transposer dans le monde du 7e art. Le livre originel étant si dense et foisonnant, une adaptation stricto sensu n'était pas envisageable, ce que Houellebecq a très bien compris dès les prémices du projet cinématographique.
Et c'est avec une joie non dissimulée qu'on découvre les premiers instants du film avec autant de ferveurs que ses romans. Houellebecq arrive avec efficacité à cerner ses protagonistes, principaux comme secondaires, avec un cynisme teinté d'ironie qui lui est propre. Il nous dépeint dans la première partie une humanité risible et misérable. Des
sans espoirs qui portent sur leur visage le masque d'une misère humaine, fatigués, acculés par le poids de leur existence ennuyeuse. On s'étonne d'y découvrir un Michel Houellebecq en arrière-plan, réuni parmi ses congénères, dans un entrepôt le long d'une nationale. Le hangar est converti pour l'occasion en lieu de réunion, au cœur duquel un prophète annonce la fin du monde et le salut de l'humanité grâce au clonage. Des élucubrations à consonance raëlienne tout aussi pittoresques et risibles que le public qui y assiste. Mais il ne s'agit pas de n'importe quel clonage, il entraîne une conversation sur le patrimoine génétique, mais aussi, "intellectuel" et "spirituel" de l'individu.

Tout bon trublion qu'il est, Houellebecq en second plan, ne peut s'empêcher d'avoir l'oreille rivée à son téléphone portable, de parler fort et de s'en griller une. Or, lorsqu'un des membres de la secte vient lui demander d'éteindre gentiment sa cigarette, il s'exécute, un fait impensable pour lui qui, ouvertement, refusait de l'éteindre dans les lieux publics, au risque de s'exiler pour fumer tranquillement. Comme si l'homme avouait adhérer implicitement aux lois en vigueur promulguées par la secte de pacotille qui s'exhibe misérablement sous ses yeux.
Car, Houellebecq reste Houellebecq, n'ayant pas son pareil, à l'écrit comme à l'image, pour dépeindre une humanité déliquescente, risible et dont l'existence semble profondément sans intérêt. À ce titre, les deux premières parties de son film sont exemplaires, atteignant des sommets lors du passage de l'hôtel de Bali. Celui-ci synthétise avec une simplicité déconcertante tout l'univers désenchanté des romans de l’écrivain, la sexualité et la violence des propos en moins.

Eh oui, il faut l'avouer, les très nombreux passages érotiques, voire pornographiques du livre sont totalement absents, laissant place à des rapports humains aseptisés, où les contacts sont si parcimonieux qu'ils imposent un univers glacé et totalement désenchanté. La vie a beau grouiller un peu partout dans cet hôtel de luxe, les individus, tous autant qu'ils sont, semblent passer les uns à côté des autres dans une indifférence la plus totale ; à l'image de ce hall gigantesque que l'ensemble des protagonistes traversent sans jamais s'adresser la parole. Un cinglant constat de notre société contemporaine où l'indifférence est de mise, où les rapports humains sont réduits à peau de chagrin, comme des fantômes diaphanes, sans substance, ni devenir.
Houellebecq n'épargne personne, que cela soit ses méprisables figurants en arrière plan, dont il fait partie, jusqu'à ses premiers rôles. Leur existence est absurde et paradoxalement si humaine et désenchantée. On est devant Benoît Magimel interprétant un Daniel 01 paumé qui attend que sa vie prenne sens, et le Prophète de la secte, interprété par Patrick Bauchau, totalement illuminé. Cela souligne un des nombreux paradoxes déjà présents dans l'œuvre de l’auteur. Mais le plus flamboyant, à l'évidence, reste l'esthétique générale du film, proposant des cadrages d'une grande beauté dans lesquels s'opposent la chaleur estivale des décors et la froideur des rapports humains. On retrouve d'ailleurs l'esprit si particulier des clichés lunaires de Lanzarote lorsque la caméra de Houellebecq s'émancipe de la civilisation pour s'égarer dans la nature la plus primaire et la plus belle qui soit.

Pourtant, cette esthétique papier glacé dénote une grande maîtrise, tant dans ses cadrages que dans sa gestion des couleurs. On est bien loin de ce non-style symptomatique de l'écrit Houellebecquien. Le romancier cinéaste possède une maîtrise de l'image et de la mise en scène, à la fois lourde et légère : lourde par la pesanteur et la longueur de ses plans, légère par la virulence et la flamboyance des protagonistes et des images. Ce paradoxe est d'autant plus contrasté entre la vision du monde actuel et celui post-apocalyptique.
On appréciera la première et la seconde partie du film, qui dépeignent de manière insulaire notre société et l'absurdité qui en découle. Mais là où Houellebecq fait preuve d'ingéniosité et de distance par apport à son roman, c'est qu'il propose des séquences légères, teintées d'humour, presque surréalistes. On retrouve l'esprit et le charme de son premier roman
Extension du domaine de la lutte.
Pourtant, beaucoup s'arrêteront à la dernière partie du film avec son récit ouvertement d'anticipation. On est pourtant subjugué par la beauté plastique des décors d'un monde post-apocalyptique. Hélas, la poésie, voire le lyrisme des images, l'emporte sur le crédit et la cohérence du scénario. Les amateurs du genre seront frustrés par le picturalisme et le désenchantement que prend la fin du film avec ses décors basaltiques. La production design n'a pas été forcément exploitée de manière optimale et l'on se demande par exemple comment les vêtements des deux survivants sont si propres et soyeux ! L'errance habite l'image au point de créer une certaine lassitude. De plus, certains faux-raccords fâcheux enlèvent la magie immersive. Un esprit fort expressionniste enveloppe le tout, jurant avec la monstration réaliste des débuts du film.

Ce passage à la réalisation touchera un public plus large que le livre et permettra par la même occasion de confirmer Houellebecq comme un artiste français hors-norme. Même si l'univers d'anticipation en décevra plus d'un, le pari risqué que prend
La possibilité d'une île souligne pourtant une belle démonstration du génie et de l'audace de son auteur.
Gwenael Tison 














