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La Vie interieure de Martin Frost

La critique d'Excessif

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interieur_martin_frost_cine L'HISTOIRE : Martin Frost, auteur à succès, vient de publier un livre quand il décide de se retirer quelques temps dans une maison de campagne. En se réveillant le premier jour, Frost, surpris, découvre une femme allongée à ses côtés. Qui est cette femme mystérieuse qui connaît si bien sa vie et son oeuvre ? Fasciné par sa beauté et son intelligence, Martin se passionne pour elle et pense avoir rencontré sa muse...
Martin Frost, écrivain, décide de se retirer dans une maison de campagne prêtée par des amis en vacances le temps de terminer son prochain manuscrit. Mais lorsqu'il se réveille le jour suivant son arrivée, une femme dort à ses côtés. Elle dit se nommer Claire Martin et être la nièce de ses amis. Une idylle naît. Mais Claire est-elle vraiment ce qu'elle prétend ? Lorsqu'elle tombe malade, Martin est prêt à tout sacrifier pour la sauver, y compris son oeuvre...

LA VIE INTERIEURE DE MARTIN FROST
Film de Paul Auster
Avec Irene Jacob, David Thewlis
Durée: 1h33
Date de sortie : 14 novembre 2007


Paul Auster est un grand écrivain. La trilogie New-Yorkaise, Leviathan, Le Voyage d'Anna Blume, etc..., en font même l'un des plus grands écrivains américains contemporains. Et lorsqu'on sait que La Vie Intérieure de Martin Frost constitue, dans l'un de ses romans (Le Livre des Illusions, dont l'histoire s'articule justement autour du cinéma), un film complet, dont le découpage est décrit plan par plan, la curiosité est piquée au vif et l'attente est grande. Un grand écrivain peut-il être un grand réalisateur ?

A savoir pour les adeptes de l'écrivain: le film n'est pas tout à fait le même que celui qui est décrit dans le roman. Tout d'abord, il est en couleurs. Ensuite, l'histoire est beaucoup plus complète. Ceci s'explique par le fait que le roman reprend le scénario d'un projet antérieur d'Auster, et non l'inverse ; il ne s'agit donc pas d'une adaptation. Bien que Paul Auster estime les deux versions très semblables, le fait de tourner en couleurs rend assez différente l'appréhension de son univers, entre psychologie et onirisme, et de ses thèmes récurrents, comme la disparition ou la fragilité de la frontière entre le réel et l'imaginaire.


Ce dernier thème, pourtant, est au centre de La Vie intérieure de Martin Frost : le titre lui-même suffit à faire douter le spectateur de l'existence réelle de Claire. N'est-elle pas plutôt la muse que tout créateur attend ? Seul avec elle dans une maison isolée, Martin ne s'est-il pas plutôt inventé cette muse ? Cette explication semble presque, au premier abord, la plus plausible. Mais il est intéressant de noter que c'est le choix des acteurs qui induit le doute dans l'esprit du spectateur, et particulièrement celui d'Irène Jacob pour le rôle de Claire. Très tôt dans l'histoire, en effet, elle se dénude et s'offre à Martin. Et Irène Jacob, pour être une très jolie femme, n'en est pas moins une femme mûre, loin de l'image que l'on se fait traditionnellement au cinéma d'une créature totalement fantasmée. Dans cet esprit, Paul Auster ne joue absolument pas avec la lumière pour la « sublimer » et nous conforter dans l'idée que Claire est le fruit de l'imagination de Martin. Belle, souriante et mystérieuse de par son comportement, sa présence est cependant charnelle et pleinement ancrée dans le réel. Et lorsque Martin a la preuve irréfutable que Claire, qui qu'elle soit, n'est pas la nièce de ses amis, le sentiment d'étrangeté, voire de malaise, n'en est que plus grand. Mais c'est plus tard, lorsque Claire meurt et qu'il la ressuscite en brûlant son manuscrit, que le film se positionne. Que le personnage de Claire soit réel ou non, peu importe finalement, Paul Auster a choisi de nous proposer un conte.


Ce conte, bien sûr, est avant tout philosophique. Claire est une muse, vouée à aider un écrivain à créer, autant qu'à disparaître une fois l'oeuvre achevée, ce qui constitue une allégorie de l'inspiration artistique. Cependant Martin fait le choix de préférer l'amour à son oeuvre, quitte à détruire celle-ci. Et le fait de cesser quelque chose, particulièrement de nature artistique, fait partie de la fascination de Paul Auster pour la disparition. C'est ce même un thème qui est largement développé dans Le Livre des Illusions, où il est question d'un acteur-réalisateur de cinéma muet mystérieusement disparu et dont on apprend qu'il a été, en fait, le complice involontaire d'un crime. Dans le livre, cependant, le personnage se remet à faire des films lorsque sa femme l'y pousse (La Vie Intérieure... en fait partie), mais il ne les montre à personne, et s'assure qu'ils seront détruits après sa mort. Il semble que pour Paul Auster, la création et le succès ne peuvent s'obtenir qu'en contrepartie de quelque chose, et doivent, d'une manière ou d'une autre, se payer : à chacun d'accepter ou de refuser le prix.

Martin Frost le refuse, et en cela, enfreint la règle. Qui a établi cette règle ? On ne le saura pas. Claire est « rappelée » par ses « supérieurs », qui ne sont jamais nommés. Dès lors, Martin peut l'entendre, mais plus la voir. On n'est pas loin du mythe d'Orphée et Eurydice...mais, contrairement à la légende, les personnages de Paul Auster seront sauvés. En effet, alors que Martin Frost semble vraiment prêt à sombrer dans la folie, un personnage fantasque fait son apparition: James Fortunato, réparateur de chaudières et écrivain amateur. Sa présence recadre le film dans le réel avec certains passages très amusants. Mais c'est tout à la fin, lorsqu'on découvre sa propre « muse », Anna, que l'on se fait une opinion sur la réalité ou non de ces jeunes femmes, et surtout que le réalisateur plaide pour la création, à la fois dangereuse et salvatrice dans son regard.


C'est en effet parce que la muse de James n'est pas encore formée, et que Martin accepte de prendre soin d'elle, qu'il aura la possibilité de revoir Claire. On peut s'interroger sur le bien-fondé d'une telle conclusion, surtout lorsqu'on sait que le rôle d'Anna est interprété par Sophie Auster, qui nous montre en une seule scène de cinq minutes, un échantillon de ses talents – indéniables – de chanteuse et de comédienne. La ficelle semble un peu grosse, même si Paul Auster se défend d'avoir choisi sa fille pour ce rôle simplement parce qu'elle est sa fille. Ce bémol mis à part, le film de Paul Auster constitue un agréable moment, même s'il est préférable, pour en saisir toutes les subtilités, de connaître un peu l'oeuvre de l'écrivain. Les amateurs apprécieront, en outre, que la voix du narrateur soit celle de Paul Auster lui-même et que le film soit émaillé de clins d'oeil -photos de famille, anagrammes, correspondances avec certains passages de ses romans... Pour les autres, reste un petit film un peu étrange, décalé, onirique et philosophique, ce qui est assez original pour être salué.

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