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La vraie vie est ailleurs

La critique d'Excessif

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la_vraie_vie_est_ailleurs135 L'HISTOIRE : Gare de Genève. Une femme va à Marseille donner une conférence. Un homme court à Berlin découvrir son enfant. Une jeune femme part vivre à Naples. Et quand l'autre s'invite sur le siège d'en face, une réalité nouvelle peut surgir.
Prendre du temps pour entrer dans un film

Voilà un curieux film. Envoûtant, à l'image du long plan séquence du début où les personnages se croisent d'une manière fluide. Plus étrange encore, on les trouve au moment où ils sont en transition, au coeur d'un voyage, où chacun est dans l'attente, comme dans une parenthèse où plus rien n'est totalement défini, où tout est en sursis. De parfaits inconnus vont se rencontrer, influer les uns sur les autres, se désirer, s'intriguer, se rapprocher ou s'exaspérer. Les lieux seront confinés, intimes, les échanges spontanés et naturels pris sur le vif. Le temps est celui de l'attente et de la découverte de l'autre, dans un moment présent absolu. Les personnages doivent se développer et se densifier pour s'approprier les espaces impersonnels et froids.


 

Dans une gare déserte, dans un train ou dans un hôtel, des destins se croisent. Une femme va faire une conférence pour livrer le fruit de ses recherches scientifiques. Elle paie le billet d'un homme qui a perdu tous ses papiers. Une jeune femme voyage de Genève vers l'Italie. Elle se trouve en compagnie d'un chef de wagon envahissant qui a pour consigne de ne pas laisser de femme seule dans un compartiment. Enfin, un homme attend dans une gare déserte, venant d'apprendre que sa compagne a accouché. Il rencontre une mystérieuse inconnue avec qui il va passer une folle nuit.

La Vraie vie est ailleurs raconte trois tranches de vie entremêlées. Dans un montage fluide et maîtrisé, les solitudes se rencontrent. Les frustrations ou les désirs s'éveillent et s'exacerbent au contact des autres qui, en certaines circonstances, deviennent plus proches. On sent une grande spontanéité.

Le dispositif choisi par le réalisateur Frédéric Choffat est minimal. Il a construit son oeuvre autour de l'improvisation de ses comédiens (leur donnant la situation, la trame mais pas les dialogues), comptant sur leur faculté à explorer les sentiments de ces êtres en transit. Le tournage de chaque séquence s'est étalé sur une semaine chacune, en différents lieux (Genève, Naples, Marseille). On voit les personnages exister et se déployer peu à peu, gagner en profondeur sous nos yeux. Et l'alchimie prend.

 

L'exemple le plus spectaculaire est celui du couple qui parcoure la gare déserte à Dortmund pendant la nuit, dans un grand souffle de liberté, en un lieu où tout semble possible. Lui se laisse contaminer par la vitalité de cette jeune fille, partage un peu de sa folie. Leur segment est le plus expressif, le plus jubilatoire. Pour cette autre femme très renfermée qui prépare sa conférence dans le TGV, on ne s'explique pas immédiatement pourquoi elle se lie au sort de cet inconnu et lui offre son aide. On découvre peu à peu qu'elle redoute son avenir et qu'elle va s'en ouvrir à lui dans une explosion de rage.


Chaque rencontre est un accident, presque absurde. Chacun se révèle à l'autre, au fil d'une même nuit, dans des silences, dans des gestes simples qui poussent les êtres les uns vers les autres (que ça soit le chef de wagon proposant une couverture, la conférencière payant pour le billet d'un autre ou la course extravagante de deux êtres qui veulent frissonner ensemble avant de se quitter).

 

On est clairement dans une expérimentation, un exercice de style. Parfois on en sent les limites (le rythme tombe, cela se cherche parfois un peu). Mais les lieux et les situations sous leur apparente simplicité, sont suffisamment insolites pour maintenir l'intérêt, car au fond, aucun de ces individus n'aurait dû se rencontrer. Et la vraie vie n'est pas forcément dans cet ailleurs fantasmé, cette destination vers laquelle ils se dirigent. Dans le regard de ces étrangers dont rien n'est à attendre, ils se découvrent à l'état brut. Peut-être sont-ils plus libres car on sent que ces rencontres resteront sans lendemains, donc sans conséquences. Leur confrontation prend alors une allure presque onirique, intense, quelque chose qui n'advient pas normalement dans « la vraie vie ».

La parenthèse d'un voyage en train (ou d'une nuit à l'hôtel), est un moment de transition un peu angoissant. Du coup, les silences embarrassés se brisent, les sensibilités se découvrent, jusqu'à l'aube qui apportera son oubli et où chacun reprendra le cours de sa vie. On ressent assez fort cet état de désorientation: ces personnes, finalement, ne sont nulle part, sont un peu hors d'elles. Personne n'a de nom. Personne ne se connaît. Personne ne sait vraiment ce qui l'attend.

La caméra s'accroche aux visages, aux gestes, à ces curieux travaux d'approche que tentent ces inconnus pour se découvrir. Et le parti pris d'improvisation du metteur en scène se justifie totalement. Chaque lieu est confiné ou resserré autour d'un homme et d'une femme. Cela pousse les êtres les uns vers les autres. Les endroits, presque hostiles, les renvoient à eux-mêmes, à leurs passions, à leurs désirs, à leur intimité tourmentée, leur besoin de réconfort et de chaleur dans un monde qui en semble dénué.

Dans ces situations, la seule vérité qui éclatera, « la vraie vie » sera celle qui se révélera sous le regard de l'autre, lorsque la méfiance sera vaincue par la promiscuité et l'insomnie, lorsque les conventions n'auront plus cours. Le jeu des acteurs évolue avec raffinement de l'indifférence d'étrangers renfermés, vers l'intimité intense et fugace de ceux qui ont pu se connaître en un temps très court. Cette immersion progressive dans le secret de chaque personnage et dans chaque histoire est admirablement bien montée, comme un jeu de miroir. Les improvisations sont toujours maîtrisées et cohérentes. A partir d'un canevas tout simple, des personnalités denses se révèlent et transcendent le drôle d'endroit de leur rencontre.

 

 Alors c'est certes un petit film intimiste, mais il n'est pas dénué de grâce et de profondeur (en particulier grâce à la justesse avec laquelle Choffat saisit les non-dits, les sentiments intenses que les uns développent envers les autres). Certes, les mauvaises langues diront qu'il ne se passe pas grand chose, puisque les voyages présentés ici sont avant tout intérieurs. Mais si on aime ceux qui prendront le train et qu'on accepte de s'embarquer avec eux, tout ça est d'une belle subtilité. De ces films que certains découvriront sans doute au hasard d'une insomnie. Ceux là seront sûrement touchés par les fêlures de ces étonnants voyageurs qui ne se révèlent pas immédiatement. Mais il faut parfois prendre du temps pour entrer dans un film...

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