Qui est Ben? Un "adulescent" pas comme les autres. Plus doué que la moyenne, issu d'une famille modeste et surtout sage comme une image. Sa vie se dispute entre des études industrieuses et des petits boulots pour payer ses frais de scolarité. Un soir, alors qu’il étudiait tout seul dans une bibliothèque vide, un élève l’emmène dans une pièce. A l'intérieur de ladite pièce, une bande de mathématiciens qui lui proposent d'aller à Las Vegas pour jouer au black-jack sous de fausses identités et rafler de grosses mises. Croyez-le ou non:
Las Vegas 21, de Robert Luketic, succès inattendu au box-office US, est une bonne surprise qui devrait faire joliment tache dans le désert estival.
Evacuons d’emblée les peurs liminaires. Oui, les premières images de
Las Vegas 21 laissent craindre le pire. Soit un de ces énièmes précipités pour adolescents désoeuvrés qui promet de réduire ses personnages clichetons à de sinistres archétypes (l'intello timide, les nerds sexuellement frustrés, le prof cool, la bombe intelligente, la maman esseulée) et par conséquent de résoudre tous les enjeux dramatiques – et ainsi la peinture de l'univers factice de Las Vegas – avec une désinvolture proche du calibrage éhonté. Ajoutez la mention
based on a true story et oubliez. Bonne surprise: il n’en est strictement rien. Malgré des défauts évidents, on en sort étrangement emballés. Non seulement parce que les personnages secondaires très attachants qui gravitent autour du protagoniste ne sont pas négligés mais surtout parce que cette histoire extrêmement simple est racontée avec une fluidité sans cesse renouvelée et un refus manifeste de l’angélisme bêta. Premier atout de taille: le film privilégie l’ambiguïté au manichéisme poids lourd. L'intérêt n'est pas de savoir si cette histoire de jeunes arnaqueurs est crédible. Il réside ailleurs: dans la dramatisation, dans la progression psy du personnage principal. A savoir Ben, un surdoué vaguement autiste (Jim Sturgess, excellent) qui exploite ses facultés intellectuelles dans un but noble (payer ses études et faire des économies à sa maman) et finalement se laisse bouffer par l'univers artificiel de Las Vegas gangrené par la réussite éphémère et le mauvais goût rutilant. Ou comment un personnage de post-adolescent irréprochable, peu habitué aux excès, va apprendre à maîtriser ses émotions inconnues (la peur de se mettre en danger, la nouvelle peau, la découverte de la sexualité, le changement de personnalité). Un sujet mille fois rebattu au cinéma, certes. Mais traité ici avec un enthousiasme du genre communicatif, voire une absence de prétention.

Pour commencer, l’homme derrière la caméra, c'est Robert Luketic, réalisateur impersonnel de
La Revanche d'une blonde et
Sa mère ou moi, qui a la bonne idée de ne pas se prendre pour un petit Steven Soderbergh armé de velléités expérimentales. A défaut de réaliser des miracles, la mise en scène tantôt austère pour refléter la rudesse universitaire tantôt clinquante pour illustrer ce qui se déroule à Las Vegas colle toujours aux tempêtes psychologiques du jeune Ben. Toujours cohérente et fluide, elle ne sombre jamais dans une lourdeur formelle rédhibitoire. Malgré des dialogues trop écrits (les relations prof-élève, registre toujours aussi casse-gueule), le scénario séduit sans peine, et il n’est pas nécessaire de comprendre les règles du black-jack pour être captivé. Un peu comme lorsque Oliver Stone ausculte les arcanes du football américain dans
L'enfer du dimanche en n’expliquant aucune règle et en se contentant de perdre le spectateur dans un univers bouillonnant. Du black-jack, on comprend surtout l’essentiel. Comme lorsqu'on joue au poker, tout repose sur la concentration, l’observation, la mémoire et la roublardise. La seconde force du film est de dépeindre l’envers putride de Las Vegas, lieu paradisiaque des possibles qui se mue en enfer interlope, où la morale est bannie du vocabulaire. Ne pas essayer de voir des intentions proches du
Showgirls de Paul Verhoeven où le racolage des shows érotiques servait à pointer du doigt la vulgarité ricaine: Luketic utilise ce décor de paille pour donner un sens à sa fable initiatique où Ben, trop intelligent et sensible pour ce monde de brutes, apprend à son tour une terrible désillusion: il ne deviendra jamais un super héros aux couilles d’acier à qui tout réussit.
Mieux: le charme – discret mais réel – de
Las Vegas 21 réside jusque dans ses défauts. A l'image de cette intrigue polardeuse (l'histoire avec Laurence Fishburne), expédiée non sans humour, qui sert de prétexte pour ménager des rebondissements et brusquer un parcours que d'aucuns pourraient trouver trop prévisible ou lisse. Mais rien n’est trop noir pour être réellement menaçant. Preuve supplémentaire que le but de cette partie – qui démarre avec beaucoup de retard – n’est pas de se prendre au sérieux mais de tordre une dramaturgie inévitable et rendre ce divertissement moins frivole que convenu. La bande-son à la fois envahissante et excitante ajoute au plaisir (la musique prend littéralement le pas sur les mots et les images). En réalité, la sélection de titres est plus subtile et élégante qu’opportuniste. A chaque nouveau morceau, elle traduit des affects, des états (le stress, la mélancolie, le sentiment de puissance ou d’apaisement). Cette ambiance musicale entre techno et pop-rock, savamment dosée, communique plus de sensations vertigineuses que n’importe quel mouvement de caméra sophistiqué et respecte même parfois les décalages cohérents entre les deux mondes: intérieur, celui du héros anxieux, et extérieur, celui de la flambe. Les comédiens, même ceux sur lesquels on aurait strictement rien misé, comme la miss Kate Bosworth, hissent l’exercice vers le haut.

Kevin Spacey, authentique gage de qualité, ne se révèle pas co-producteur de l’entreprise par hasard. On n’oublie pas non plus qu’il est bon acteur. Encore une fois, il en profite pour camper un personnage aussi séduisant que le diable: un professeur de fac dont les dons d’orateur cachent les zones d’ombre d'un passé pas clean. Incidemment, il peut être vu comme l’antithèse d'un Robin Williams dans
Le cercle des poètes disparus, icône du début des années 90. Au lieu de donner envie à ses élèves de croire au sacré Carpé Diem et de les convaincre que s’élever contre la connerie du conformisme les aidera à devenir des adultes ouverts d’esprit, ce prof-ci invite ses ouailles à récuser toute morale, à assumer des responsabilités et à déployer des trésors de malice pour manipuler autrui dans le monde des jeux mais aussi dans la vie de tous les jours. Une forme d’hymne à la débrouillardise cynique qui balaie définitivement les idées reçues et donne à penser que, oui,
Las Vegas 21 vaut carrément mieux que la moyenne. Aussi bizarre que cela puisse paraître.