Dans la lumière d’une parole libérée, trop souvent les horreurs des hommes se révèlent. Ainsi dans la Mauritanie des années 1980, à mesure que se livrent les mots des opposants et la vérité des emprisonnements abusifs, ce sont toutes les abominations de l’absence de justice et du totalitarisme qui s’inscrivent dans les chairs. Et l’on ne peut rester impassible devant l’élégie dramatique que construit
Le Cercle des noyés.
LE CERCLE DES NOYESUn film de Pierre-Yves Vandeweerd
Avec Fara Bâ
Durée : 1h11
Date de sortie : 02 mai 2007Le dernier métrage de Pierre-Yves Vandeweerd se fait en effet l’écho de la situation et des atrocités vécues durant des années par les partisans du FLAM, le Front de libération africaine de Mauritanie, minorité parmi d’autre qui luttait pour que les noirs soient considérés comme des Mauritaniens à part entière. Accusés d’être les initiateurs d’un coup d’Etat manqué, nombreux sont alors ceux qui vont endurer une justice arbitraire, une captivité insensée et l’injustifiable qu’est la torture, ceci dans l'intérêt supérieur d'un Etat qui n'a de légitimement démocratique que la prétention.
Avec
Le Cercle des noyés, documentaire signé par l’auteur de
Nemadis, des années sans nouvelles, se découvre ainsi la situation intolérable de ces hommes qu’écrasera durant plusieurs dizaines de mois, un autocratisme tyrannique dans la chaotique Afrique saharienne de la fin du millénaire.
Arrêtés, ces contradicteurs du pouvoir local vont effectivement être arrachés aux leurs pour se retrouver au fort de Oualata à plus de 1000km de la capitale et de toute vie. En ce lieu perdu en plein désert, à la «
pierre plus noire que la nuit », se retrouveront alors dans une cellule de trois mètres sur vingt, soixante huit prisonniers soumis plusieurs mois durant aux travaux forcés, enchaînés par deux pour accroître le fait qu’ils se sentent humiliés et entravés.
Nécessité de dire, de commémorer et de révéler vont alors constituer les récits d’un des seuls témoins rescapés et de son gardien. Exprimant une abjection trop répétitive dans l’Histoire et qui n'est pas sans rappeler l'insoutenable de
S-21 de Rithy Pahn ou le monumental et autrement plus conséquent,
Shoah de Claude Lanzmann, c’est donc par la vertu de la parole, par ce temps lent d’une parole fatiguée, presque éteinte, comme exténuée, que
Le Cercle des noyés va donner à prendre conscience de ce qui s’est joué alors.
«
D'emblée, j'avais choisi le noir et blanc et les vents de sable comme esthétique et ambiance de tournage ; ceci afin de libérer le film d'un sujet circonscrit dans le temps et dans l'espace pour lui conférer une dimension plus universelle. Par ailleurs, en permettant à chaque plan de se déployer dans le temps, j'ai voulu faire ressentir la distorsion de la temporalité qui habite ceux et celles qui, en Mauritanie ou ailleurs, se retrouvent un jour privés de leur liberté de penser et de se mouvoir, au point d'imaginer le désert et ce qui peut l'entourer- le dehors -, non plus comme un espace ouvert et infini mais comme l'expression de l'enferment, de l'impossibilité d'être soi. »
Pierre-Yves Vandeweerd, Réalisateur du
Cercle des NoyésS’aventurant sur la voie ardue d’une filmographie de la mémoire à l’exigence périlleuse car aussi marquée qu’incessante,
Le Cercle des noyés par ses qualités s’appuie donc avant tout sur le seul et nécessaire mérite de son propos. Au regard des grandes références tutélaires qui firent les chefs d’œuvre du cinéma abusivement appelé documentaire, l’audace se souligne donc d’elle-même puisque l’erreur ou l’insuccès en ces cas sont en effet rédhibitoires et sans appel - Le cinéma politique et citoyen s’accommodant très mal des demies réussites. D’emblée donc, cette option est aussi salutaire que courageuse lorsque l’on s’inscrit dans une telle lignée et que l’on ne veut pas craindre d’y être comparé.
Mais cette volonté l’est plus encore si on remarque le choix que le cinéaste fait pour sa mise en scène. Offrant à l’enregistrement sonore de la caméra, les désespérances liées à l'impuissance lue d'une violence injuste, il déconnecte cependant complètement le propos de sa monstration. Ceci est notamment lié aux conditions de tournage du film, au régime autoritaire encore en place à Nouakchott et à la nécessité pour les rescapés d’être laissés en paix. Tout le film se déroule alors dans une succession noir et blanc de tableaux en plans fixes ou très peu mouvants, qui raconte cette décennie d’emprisonnement en voix Off. Mais ici, point d’images d’archives autres que celles des portraits photographiés de disparus, tout est organisé autour d’images contemporaines, servies par une captation HD sublime de contrastes et une photographie idéale qui n’est pas sans rappeler les plus belles réussites de Raymond Depardon.
Ainsi, scandées, dynamisées et remises en abîme par les mots de Farah Bâ, leader des FLAM qui raconte ce qu’ils ont vécu et traversé, les séquences jouissent-elles d’une aura particulière, tout en revenant sur les lieux « illustres » où eurent lieu captivité et isolement pour cette pseudo dissidence expiatoire. La révélation de l’Histoire d’une telle opposition, pacifique mais brimée se construit donc dans cette atmosphère idéale et c’est dans ce dialogue avec le temps qui s’installe, que l’on tire notre plus grand profit du film. Par impossibilité et refus de l’archive,
Le Cercle des noyés dans une logique qui n’est pas sans rappeler
Shoah, fait donc revêtir aux lieux du présent, ses obscurités passées. Toutefois, tout en les montrant à la différence de son aïeule par le truchement de séquences anachroniques, ces dernières paraissent visuellement trop inexplicablement embellies, attirantes.
En effet, l’œil est ainsi attrapé par une grâce paradoxale, celle du récit d’un arbitraire despotisme qu’illustrent de superbes captations, véritables compositions d’une Mauritanie magnifiée dans ses paysages et ses mouvements. Le film de Pierre-Yves Vandeweerd déroute dès lors par ce choix de recourir à une monstration esthétisante et saisissante de beauté car un tel traitement s’oppose frontalement au dénuement des prisonniers et à ce qu’ils ont eu à subir. L’écartèlement entre l'absolue séduction de ces images qui n’est pas sans rappeler
La Jetée de Chris Marker et le propos aboutit en effet à un écart inconciliable, une déconnexion surprenante et anti-empathique, osée mais improductive.
Si l’on ajoute à cela que la parole dite manque de vigueur au risque de l’apathie, c’est l’efficacité complète du film qui est remise en cause malgré tout et la critique de la violence politique, affaiblie. Avec une forme trop retenue et alanguie qui esthétiquement plaît, historiquement interroge mais en définitive ennuie, le pari d’intéresser le plus grand nombre est malheureusement perdu. Exception faite du cinéphile qui se laissera tenter, l’amateur n’y trouvera que peu son compte. Toutefois, ce qui est réussi et c’est peut-être, d’ailleurs l’essentiel, c’est que sur la pellicule s’inscrit le sentiment d’une réhabilitation pour les survivants, eux qui furent seulement relaxés après avoir croupis plusieurs années avant de regagner leur liberté.