Depuis près d’un demi-siècle, Youseef Chahine a le poids d’un cinéma aimé par les uns, boudé par les autres. Mais force est de reconnaître la pugnacité de l’auteur à conserver un esprit réflexif sur son pays et sur les miasmes qui le travaillent. Il nous livre avec
Le Chaos un regard lucide, tinté de légèreté sur la crise grave qui traverse l’Égypte actuelle.
LE CHAOS OU LA FRAGILITE DU CINEMA EGYPTIEN
Un film de Youseef Chahine
Date de sortie : 05 décembre 2007Youseef Chahine en tout bon réalisateur qui se respecte conserve une approche cinématographique enracinée profondément dans le pays qui l'a vu naître. C’est ainsi qu’après sa trilogie sur la ville mythique d’Alexandrie initiée en 1978 avec
Pourquoi Alexandrie(Grand prix du jury à Berlin), puis avec
La mémoire en 1982, et
Alexandrie Encore Et toujours en 1990, jusqu’au tout ressent
Alexandrie…New York de 2004 il continue de sonder les tréfonds de l’âme de son pays. Trois décennies, trois échographies prégnantes qui permettent de se rendre compte de l’évolution du pays. Que cela soit dans des domaines aussi variés que les moeurs, la religion, la pauvreté et autres. Or après un constat alarmant, le réalisateur en collaboration avec Khaled Youssef, cherche à mettre en scène une situation à la fois sincère innocente et dure, d’une Égypte en mal d’être.
Car lourd est le tribut qui assaille la population. Elle cherche à subsister malgré un régime qui se rigidifie et assène le coup de bâton avant d’accorder l’audience à autrui. Le quartier de Choubra est ainsi le théâtre cosmopolite du Caire où le vice et la vertu cohabitent avec difficulté.
Dans un malstrom environnant subsiste une population modeste dont la principale force réside dans l’amour filial afin de faire barrage au dogmatisme et à la violence implacable. On suit ainsi Nour, véritable résurgence de Sophie Marceau, une belle jeune femme qui enseigne l’anglais dans une école. Elle s’est liée d’une tendre affection avec la directrice à la personnalité retors. Le fils de cette dernière est un très beau jeune procureur du nom de Cherif, dont Nour s’est amourachée. Or, il ignore totalement la présence de Nour, et préfère sa future fiancée, véritable junky qui possède un pouvoir irraisonné sur Cherif. Par-dessus tout le policier véreux Hatem voisin de palier de Nour est éperdument amoureux d’elle au point de faire tout son possible pour la conquérir. Même si cela doit passer par la violence tant physique que sexuelle. La noirceur et la perfidie de ce personnage stigmatisent à elles seules le mal qui gangrène les différentes structures du pays. Le climat qui en découle est prompt à une tension des plus électriques entre les forces de l’ordre et la population pauvre.
On ressent de prime abord une profonde nostalgie d’un Caire où les heurts n’étaient pas de mises, où la beauté surannée d’un paradis artificiel d’antan se ressent tantôt avec lourdeur, tantôt avec légèreté. Le propre du style de Chahine. Le traitement des personnages pourra en rebuter certains, l’esquisse des différents protagonistes peut sembler maladroite. Mais c’est émettre un jugement trop hâtif, tant l’intention de l’auteur est de mettre en scène des personnages pétris d’humanité, durs, âpres et rugueux. L’aspect dramatique est enlevé par une tonalité légère qui procure au film un ton singulier qui provoque rires et larmes.
Au final un film au traitement en dents de scie qui peut désarçonner les non-initiés au style de Chahine, mais qui ne laisse assurément pas indifférent. Et c’est ce qui compte après tout. Face à un cinéma formaté où le consumérisme pécunier règne en maître,
Le Chaos se charge d’une douce fraîcheur disparate.
Gwenaël Tison