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Le Corps Sublime

La critique d'Excessif

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corps_sublime_cinefr L'HISTOIRE : Quatre films sur la photographie : Sans titre, I, Prague Printemps 1990 et L'Image indélébile.
Quatre films, quatre expériences, quatre regards tous aussi singuliers sur notre monde. Quatre manières d'exorciser les peurs ancestrales qui siègent en l'homme. Quatre peintres de la lumière qui cherchent à représenter ce qu'on cherche à tout prix à ignorer dans notre quotidien : l'exclusion, la monstruosité, la mort. Jérôme de Missolz nous emmène dans une double séance de près de 1h30 chacune suivre l'aventure incroyable de quatre artistes hors normes qui sculptent les corps (morts comme vivants) en quête du sublime photographique.

COUP DE COEUR
LE CORPS SUBLIME
Un documentaire de Jérôme de Missolz
Durée : 2h55
Date de sortie : 05 septembre 2007


Pourquoi le sens des choses est dans ce que l'on ne voit pas ? Eternelle problématique qui travaille au quotidien l'ensemble des artistes photographes de tous bords, les acculant à sonder les tréfonds de la matière impondérable et sans corps qu'incarne la lumière.
Il serait vain de s'atteler à la critique des quatre différents films qui sont ici réunis sous la bannière commune intitulée Le Corps Sublimé. Au lieu de proposer une séance unique dont la longueur excéderait les 3 heures, les distributeurs ont choisi de proposer deux séances. Deux expériences à la fois distinctes et complémentaires. Chacune d'entre elles représente un vibrant témoignage des mondes extrêmes qui habitent l'univers de la photographie.

La première séance s'articule autour du corps féminin dont l'intimité devient la pierre angulaire des deux moyens métrages : "I" réalisé en 1995 de 13 minutes, et "Sans titre" réalisé en 2006 de 72 minutes. Le premier se présente sous la forme d'un documentaire qui suit un modèle prénommé Isabelle. Agée de 30 ans, en public elle est secrétaire médicale dans un hôpital de la capitale, et depuis près de quinze ans, en privé elle propose de poser nue devant l'objectif des plus grands photographes du monde entier avec comme seule exigence d'avoir un exemplaire d’un tirage. Le second film, "Sans titre", est un portrait fictionnel de Francesca Woodman. Le réalisateur Missolz plonge ici dans l'expérience imagée des mots, des couleurs, des sensations, les faisant se parler au rythme d'une secrète harmonie, cherchant à explorer par le biais de l'image animée l'univers si personnel de la défunte photographe.


La seconde séance propose de plonger plus en avant dans les méandres créatives de deux grandes figures masculines de la photographie : Jan Saudek, Prague Printemps 90 de 25 minutes, et le second Joel-Peter Witkin, l'image indélébile de 1994 dure 55 minutes. A la manière d'un documentaire qui les suit au quotidien Missolz met en perspective le travail inhabituel de ces artistes atypiques qui parviennent à franchir les limites habituelles de la représentation pour tendre aux confins de la fascination des corps hors normes. Tous deux proposent un univers pictural chargé d'une intensité rare où la fascination rejoint le morbide.


Si l'on considère l'ensemble de ces quatre pièces, elles constituent un bouleversant témoignage sur les fondements même de l'acte de création photographique. Missolz fouille les agrégats de matière argentique sur lesquelles se couche la vie baignée par une lumière devenue laïque et pourtant encore empreinte d'une candeur spirituelle rare. A sa manière le réalisateur arrive à mettre en relief les tourments auxquels sont confrontés chaque photographe durant les différents processus de la chaîne imageante : cela va de la lente confection pour mettre en scène l'image, en passant par celui essentiel qu'est le passage fatidique de la prise du cliché. Qu'est ce qui décide l'instant terrible qui ouvre l'obturateur afin que la lumière inonde la chambre noire de l'appareil pour devenir une chambre claire et aveuglante de vie qui imprime le celluloïd d'argent ?


Tout comme l'image symbolique de "sans titre" où Francesca Woodman interprétée par Florence Denou cherche du regard à cerner son reflet à la surface d'un court d'eau, il y a une certaine impossibilité de figer ce mouvement en perpétuel changement. Rien n'est jamais fixe ni immuable. Comme cette autre prise de vue sur une tasse de café posée sur une table d'une terrasse ensoleillée. La lecture de l'œuvre de Virginia Woolf décrivant que jamais rien dans le réel n’est figé, on voit peu à peu le soleil décliner et laisser une ombre rampée le long de la table pour engouffrer dans son manteau de velours noir ladite tasse de café. Quel est le moment fatal qui fait naître chez l'artiste l'impulsion pour déclancher son appareil ? Qu'est ce qui détermine chez lui l'instant pour qu'il choisisse de figer pour l'éternité la réalité mouvante qu'il a mis en scène avec soin ? Comment faire pour capturer au travers de l'objectif un incessant point de fuite qui n'est jamais saisissable dans son intégralité ?


Malgré tout, chacun d'eux arrive à arracher du réel l'image de ces corps du quotidien, aux antipodes de ceux qui submergent les tabloïdes. On est loin des canons de la beauté martelés par l'ensemble des médias, la photographie de mode et le cinéma.
C'est ainsi que la première séance de Corps Sublimé dévoile des hommes et des femmes de tous âges qui sont ni laids ni beaux, juste différents les uns des autres, bien plus normaux que l'anormalité des papiers glacés du domaine publicitaire qui inonde de manière immonde le monde des images.
La seconde séance devient encore plus troublante car les corps mis en scène dérangent bien plus, questionnant nos acquis moraux. A l'image de cette photo de Saudek où l'on voit de face la tête hors cadre, une femme nue avec une enfant d'une dizaine d'années nue elle aussi. Comment ne pas se voir troubler par ce portrait de famille qui au moment où l'artiste prend la photo, comme par magie, on voit exactement les mêmes individus mais délaissés de leurs costumes de mariage. Des corps gros et maigres, jeunes ou vieux qui appartiennent à l'intimité de notre quotidien. Ces mêmes corps qu'on cache inlassablement de l'univers pictural de notre société moderne. Les bourrelets si disgracieux sont ici magnifiés. Il n'a pas cette peur de les mettre en scène, ni la crainte d'un regard accusateur ou lubrique lorsque Saudek dévoile le corps nu d'une enfant, ou celui d'une femme très grosse. Il cherche à apprivoiser la nudité de ces corps dans son studio qui n'est autre qu'une cave en sous-sol n'ayant qu'une unique fenêtre ouverte sur un mur de brique.


L'expérience du Corps Sublimé se conclut par un documentaire rare et unique sur Witkin. En 1994 le réalisateur a réussi à suivre pendant un an Witkin dans son quotidien des plus dantesques. Pour ceux dont le nom de ce photographe ne dit rien, sachez que ses photos sont uniques. Il cherche à apprivoiser la mort en la mettant en scène. Il va jusqu'à sculpter de véritables cadavres humains afin d'en obtenir un cliché aux confins du repoussant. Semblable à la charogne de Baudelaire, dont la vie n'est qu'un souffle de larves grouillantes, Witkin insuffle une vie "post mortem" éclairée par une lumière d'Hadès des plus pittoresques. Il charrie l'image aux frontières du représentable en convoquant une fascination morbide que procurent ces morceaux de chair inanimée, ou encore ces hommes et ces femmes hors normes (nain, transsexuel, infirme, hermaphrodite). Le film met en exergue la fascination de l'artiste pour interroger directement le spectateur lorsque l'on voit Witkin sortir d'un papier journal la tête décapitée d'un fœtus humain qu'il va saucissonner avec un fil de pêche à une sorte de sceptre en peau de chat pour sa composition Side Show de 1993 réalisée à Budapest avec un géant et deux nains. Comme une réminiscence du Chien Andalou on voit Witkin qui ouvre avec une lame de couteau les yeux du fœtus trop recroquevillés sur eux. Ici aucun hors champ, la brutalité de l'acte macule la caméra pour laisser une image indélébile dans l'esprit de chaque spectateur. Plus que dubitatif, cette vision laisse abasourdi et provoque irrémédiablement le dégoût. On retient notre souffle alors sur la longue réflexion de Witkin en forme d'essai qui conclut le film. Transi d'horreur, les paroles du photographe charrient avec elles nombres d'interrogations sur la dimension amorale de ses photos et qui pourtant convoquent irrémédiablement le voyeurisme morbide de tout individu.


A l'heure où le numérique permet toutes les transformations possibles de l'image, ici elles sont bien issues du réel et adhèrent à l'image et l'esprit du spectateur au point d'en provoquer par moments la fascination. Entre émerveillement et dégoût. Une inquiétante étrangeté traverse l'ensemble des quatre films de Missolz qui font jaillir des entrailles de l'image les tréfonds de la condition humaine.

Gwenaël Tison



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