En apparence, Bruno (José Garcia) est un type tout ce qu'il y a de plus normal. Sauf qu’il n'accepte pas le monde dans lequel il évolue. Père de famille au chômage depuis trois ans qui déprime sec, Bruno a des gosses shootés aux films d’horreur et/ou qui flirtent avec la petite délinquance, une femme tout sourire, des factures à régler et un foyer à nourrir. Un individu ordinaire qui pète les plombs de sa vie trop rangée, paumé dans un monde carnassier où la concurrence est rude, dans lequel se vendre est devenu une obligation. Un monde où on a du mal à sourire et à s’intéresser aux problèmes d'autrui. Bruno se contrefout des aléas sentimentaux de sa petite tribu (que son fils ait un premier rendez-vous avec une fille) en même temps qu’il se bat pour elle et surtout pour ne pas perdre la face. Preuve que tout le monde s’évite, personne ne se parle, que les gens sont devenus des robots. Science-fiction ? Non, sociale-fiction.

Soyons honnêtes : pour peu qu’on n’ait pas lu le roman de Westlake, le constat que le film assène file les jetons. Et si le résultat fait peur, ce n’est pas de la même façon qu’un
slasher ou un
survival. Que nenni: point de créatures masquées qui triturent les méninges d’ados en manque de frayeurs. Simplement, en nous mettant la pression, en fixant le théâtre de l’horreur dans notre quotidien confortable et tranquille où un quidam peut venir vous buter d’un moment à l’autre dans l’unique but de prendre votre place. Ici, le serial-killer semble bien rangé dans les normes, a priori accordé avec le monde et exécute ses meurtres avec un mélange d’inconscience et d’incompétence maladroites. Sans la minutie, ni le calcul pervers d’un maniaque. Loin des archétypes du cru, plus proche du premier voisin venu...
En adaptant un roman de Donald E. Westlake et avec cette sempiternelle opiniâtreté à tirer la sonnette d’alarme, l'imperturbable Costa-Gavras aurait pu se fourvoyer sous couvert d'une critique sociale dans un salmigondis indigeste et pataud. Heureusement, en restant très fidèle à la trame du livre, en traitant sans trop d’ostentation des effets délétères du modèle économique ultra-libéral sur de pauvres bipèdes, le réalisateur spécialiste ès-films coup de poing (merci de revoir
Z et
L’aveu, ou même le récent
Amen., non exempt de réelles qualités) évite les pièges de la dissertation sociologique en bouleversant les codes du thriller, en furetant aussi bien dans le drame que le suspens. Et ça fonctionne plutôt très bien. Du coup, malgré quelques ombres démonstratrices (l’homme est un loup pour l’homme) et un épilogue inutile,
Le couperet, film éprouvant et intense, réserve nombre de bonnes surprises et propose une solide métaphore sur le monde du travail. L'interprétation d'ensemble, excellente, contribue pour beaucoup à la réussite de l'entreprise mais soulignons ici deux fois plutôt qu'une le contre-emploi de José Garcia, impeccablement flippant. L’acteur oublie un instant le déridage de zygomatiques pour inquiéter sérieusement: c’est la seconde fois depuis
Extension du domaine de la lutte qu’on le voit exceller dans le registre des personnages louches et sombres et Costa écorne malicieusement l'image qu'il véhicule. Et quand Garcia est méchant, il peut faire très mal. La preuve.